Analyse à décoder

Les biennales d’art contemporain, terrains d’observation prospective

Analyse à décoderArt contemporain | Les biennales et les grandes manifestations d’art contemporain se multiplient à travers le monde. Aujourd’hui, elles représentent un enjeu économique majeur, à la fois levier du rayonnement culturel et catalyseur du tourisme d’un territoire. Certaines sont plus prestigieuses que d’autres, particulièrement lorsqu’elles adoptent une dimension prospective. La direction artistique confiée au commissaire d’exposition est déterminante dans la définition d’une thématique à explorer. Chacune d’elles documente le futur d’une zone géoculturelle par les œuvres d’artistes, sismographes des imaginaires en transformation.

Mingwei Lee, The Mending Project 2009/2017 (mixed media interactive installation, table, chairs, thread, fabric items) © Photo by AVZ: Andrea Avezzù / IR : Italo Rondinella / FG: Francesco Galli / JS : Jacopo Salvi - Courtesy: La Biennale di Venezia
Mingwei Lee, The Mending Project 2009/2017 (mixed media interactive installation, table, chairs, thread, fabric items)
© Photo by AVZ: Andrea Avezzù / IR : Italo Rondinella / FG: Francesco Galli / JS : Jacopo Salvi - Courtesy: La Biennale di Venezia

La Biennale de Venise en activité depuis 1895 et la documenta quinquennale de Kassel en Allemagne créée en 1955 sont les plus influentes par leur pouvoir attractif, et leur capacité à témoigner des lignes de comportements futurs. Ces deux manifestations, qui se sont toutes les deux déroulées en 2017 à Venise, Athènes et Kassel mettent en évidence des marqueurs de changements.

« Arte Viva Arte » à la Biennale de Venise

La conception de l’exposition internationale de la 57e Biennale de Venise est confiée à une conservatrice française du Centre Pompidou reconnue pour sa vision d’anticipation. Christine Macel positionne sa thématique autour d’un titre qui sonne comme une interpellation au monde international de l’art, une alternative radicale au marché : Arte Viva Arte. Elle s’envisage résolument avec des artistes, par des artistes, pour des artistes.

Franz Erhard Walther, Various works, 1975-1986 (mixed materials) - Prix Lyon d'Or © Photo by AVZ: Andrea Avezzù / IR : Italo Rondinella / FG: Francesco Galli / JS : Jacopo Salvi - Courtesy: La Biennale di Venezia
Franz Erhard Walther, Various works, 1975-1986 (mixed materials) - Prix Lyon d'Or
© Photo by AVZ: Andrea Avezzù / IR : Italo Rondinella / FG: Francesco Galli / JS : Jacopo Salvi - Courtesy: La Biennale di Venezia
L’exposition est articulée autour de neuf chapitres que la commissaire nomme “trans-pavillons” en contrechamp des pavillons nationaux construits dans les Giardini depuis 1895. Chacun d’entre eux incarne les valeurs culturelles propres à leurs nations d’origines et s’inscrit dans un condensé d’évolution géopolitique depuis la fin du XIXe siècle à aujourd’hui.

Les neuf thématiques explorées par Christine Macel constituent la trame de force des mutations de notre époque, modélisée par les œuvres des 120 artistes invités, venus de zones géographiques diversifiées, occidentales et non occidentales :
Artistes et livres ouvre à une remise en question des savoirs, à une réflexion sur les valeurs sociales, l’organisation explicite et implicite de la société. Commun interroge les rapports des individus à la communauté, aux biens communs, à l’altérité (Lee Mingwei, Franz Erhard Walther...) ; Terre questionne la place de l’être humain dans son environnement, lui-même dépendant du mouvement des écosystèmes vitaux (Ernesto Neto...) ; Traditions maintient la mémoire collective inscrite en chacun et perpétuée par le groupe (Michele Ciacciofera...) ; Shamans réanime les questions de croyances et de cosmogonie ; Dionysiaque croise les problématiques liées au corps, à la féminité, au sexe, aux genres, et aux dominations ; Couleurs fait résonner les questions de différence (Sheila Hicks...) ; Joies et peurs entrechoque les visions de chaos et de sérénité, d’ordre et de désordre ; Temps et infini donne à penser une autre perception du Temps et de l’Espace, explorée ici par des artistes en accointance avec les recherches d’astrophysiques, théorie des cordes et relativité (Alicja Kwade...).

« The South as a State of Mind » à Athènes et Kassel

Pour la 14e édition de la documenta, le curateur polonais Adam Szymczyk définit un terrain éclaté de réflexions prospectives sur la société, l’éducation ou la force du collectif.

Cecilia Vicuña, Quipu Mapocho (2016), performance, Llolleo, Chili © Courtesy Cecilia Vicuña and England & Co. Gallery, London
Cecilia Vicuña, Quipu Mapocho (2016), performance, Llolleo, Chili
© Courtesy Cecilia Vicuña and England & Co. Gallery, London
À travers les œuvres de 160 artistes répartis dans deux villes, Athènes et Kassel, totalisant 82 lieux, cette manifestation internationale de référence fait résonner sa thématique dans son titre The South as a State of Mind. Si elle élargit les perspectives non occidentales de la culture contemporaine, elle se donne aussi pour vocation d’ausculter les questions fondamentales d’avenir : expérience collective (Cecilia Vicuña, Otobong Nkanga...), engagements politiques, interrelations des individus et des objets, mémoires collectives. On retrouve des artistes (Maria Lai, Yves Laloy...) qui explorent ici l’histoire et tentent d’en redéfinir les repères légitimes. Ainsi, les visions du passé sont remises en question, de nouvelles histoires s’écrivent (Edi Hila...). Dans une continuité collective, tout en y ajoutant des singularités géo-culturelles (Hiwa K, Beau Dick...), des îlots de savoirs interconnectés s’imbriquent transformant cette documenta 14 en archipel en mouvement.

À côté des expositions, l’édition 2017 se donne donc pour mission d’identifier les changements, les dérives et les traces des déplacements des hommes, notamment dans un programme de radio dédié (Every Time a Ear Di Soun) où l’imaginaire sonore prend le pas sur les images ; programme diffusé comme un acte de résistance au Cameroun, en Grèce, en Colombie, au Liban, au Brésil, en Indonésie, aux USA, en Allemagne…

Pendant les 163 jours d’ouverture, documenta 14 offre la possibilité aux visiteurs de vivre des expériences immersives ou participatives. Adam Szymczyk documente ainsi les singularités, les périphéries, les pratiques dissonantes ou polymorphes qui infusent de nouveaux imaginaires pour produire des interactions transnationales.
Le profil qui découle de cette édition est à mettre en relation avec des mouvements militants en occident qui tentent de redonner une place à l’individu dans l’action collective; tout en incluant les logiques de groupe actuelles issues des laboratoires du numérique.

Ce qu’il faut retenir de ces deux manifestations

- Les artistes présents, tant à Venise qu’à Kassel et Athènes, sont les capteurs et les ingénieurs de cette vaste mécanique en mouvement qu’est la société. Chacun prospecte, sonde ou sent les évolutions, incrémente les questionnements comme pistes de réflexion futures. En lien avec la pensée d’Elinor Ostrom, ils mêlent leurs recherches aux pensées des autres et forment ainsi des viviers d’intelligence collective où les individualités nourrissent le commun. 


- Dans la lignée des travaux précurseurs de Henri Laborit, la Biennale de Venise 2017 et documenta 14 sont des illustrations de ce qu’Edgar Morin a théorisé dans les années 1980 : la Complexité. Le monde contemporain impose de prendre en compte la globalité en même temps que la chaîne de ses systèmes centraux et périphériques, les imbrications de chaque domaine, leur transversalité et interdépendance. 


- Dans un contexte de changement de civilisation, les artistes nous apprennent qu’il est nécessaire d’intégrer en soi les notions d’incertitude et d’inattendu comme un processus productif. Avoir la capacité de s’aventurer sur le terrain de l’inconnu, à l’instar des éclaireurs ou des lucioles, s’avère bénéfique. 


- Dans le contexte des révolutions technologiques et nanotechnologiques, on observe que certains artistes modélisent dans leurs travaux de nouvelles perceptions du Temps et de l’Espace. Ils s’affranchissent de la temporalité linéaire, puisant dans la mémoire contemporaine, au profit d’une autre conception oscillant entre temps contracté / temps dilaté, s’inscrivant dans un présent permanent.


- L’ordonnancement des deux manifestations ainsi que certains projets d’artistes montrent une interdépendance accrue des individus, des collectivités et des nations qui s’envisage en même temps que l’affirmation nationale ou la réécriture de mémoires collectives et transculturelles. 

Un futur transnational serait-il en germination ?

Nina Rodrigues-Ely / Valentin Heinrich
Publié le 28/12/2017
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Mingwei Lee, The Mending Project 2009/2017 (mixed media interactive installation, table, chairs, thread, fabric items) © Photo by AVZ: Andrea Avezzù / IR : Italo Rondinella / FG: Francesco Galli / JS : Jacopo Salvi - Courtesy: La Biennale di Venezia

Mingwei Lee, The Mending Project 2009/2017 (mixed media interactive installation, table, chairs, thread, fabric items)
© Photo by AVZ: Andrea Avezzù / IR : Italo Rondinella / FG: Francesco Galli / JS : Jacopo Salvi - Courtesy: La Biennale di Venezia

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