Analyse à décoder

Exposition virtuelle : voyage à travers l’inframince

Analyse à décoderArt contemporain | Imaginez-vous entrer dans une salle d’exposition où vous seriez accueillis par de petits miroirs noirs reflétant d’une teinte dorée l’environnement de la salle. Vous pouvez les saisir et parcourir un peu de l’exposition avec. Vous cherchez des peintures du Lorrain, mais vous n’en trouvez pas. À côté de vous, un enfant attrape un miroir de la taille d’une tablette digitale dans un présentoir et quelques secondes plus tard il y découvre émerveillé la fresque du plafond de la salle. L’enfant regarde ensuite avec envie d’autres visiteurs qui se promènent avec de vraies tablettes digitales mises à disposition pour faire l’expérience d’œuvres digitales d’artistes émergents pensées pour ces tablettes.

Larry Bell, Standing Walls à la Chinati Foundation 2014 © Chinati Foundation, Photo Alex Marks
Larry Bell, Standing Walls à la Chinati Foundation 2014
© Chinati Foundation, Photo Alex Marks

D’un verre à l’autre

Dan Graham, Mannerism Rococo, 2007 © Marian Goodman
Dan Graham, Mannerism Rococo, 2007
© Marian Goodman

Au fil des salles de l’exposition, les œuvres contemporaines dialoguent avec les modernes et celles de l’art classique. Le Grand verre (1915 - 1923) de Marcel Duchamp se trouve en majesté à peu près au milieu de l’exposition. À côté, on trouve le portrait de Filippo Archinto du Titien (1558), dont le corps disparaît à moitié derrière un voilage. L’archevêque a l’air de fondre, pris en sandwich entre l’écran du voile et l’écran noir du fond du tableau. Il est dans un entre-deux, un non-espace, tout comme la mariée et ses célibataires coincés entre les deux parois de verre. Plus loin, on trouve un pavillon en verre de Dan Graham (Mannerism / Rococo, 2007) dans les courbes duquel des enfants jouent à cache-cache, se voyant déformés au passage. Le jeu est facile et ils le quittent pour s’approcher plus timidement des parois de verre irisées d’une installation de Larry Bell dont les jeux d’apparition et de disparition de l’image réfléchie en fonction de la lumière les laissent cette fois-ci contemplatifs, à la fois émerveillés et effrayés par l’aspect presque irréel du verre (Standing Walls).

Image et reflet en profondeur

Robert Smithson, Leaning Mirror, 1969 © Dia Art Foundation; Partial gift, Lannan Foundation, 2013 © Holt-Smithson Estate/Licensed by VAGA, New York. Photo: Bill Jacobson Studio, New York
Robert Smithson, Leaning Mirror, 1969
© Dia Art Foundation; Partial gift, Lannan Foundation, 2013 © Holt-Smithson Estate/Licensed by VAGA, New York. Photo: Bill Jacobson Studio, New York

Dedans

Plus loin, on trouve Leaning Mirror de Robert Smithson (1969), un grand miroir planté dans un tas de sable à environ quarante-cinq degrés, il réfléchit la lumière et reflète des morceaux de l’environnement mais le spectateur ne peut s’y voir. Juste à côté, Nana la peinture d’Édouard Manet (1877), où une jeune femme se trouve face à un miroir qui ne renvoie rien d’autre qu’une surface opaque, image abstraite. À côté, le film Mirror (1969) de Robert Morris où les reflets du paysage de neige que renvoient les miroirs sont bien des abstractions.

Dessus

Dans une autre salle, vous avez à peine le temps d’apercevoir le reflet de votre visage dans une goutte d’eau en train de tomber, pas une minute pour pleurer vous même tandis que la goutte est projetée sur le mur en temps réel, He weeps for you de Bill Viola (1976). En vous retournant, l’autoportrait du jeune Parmigianino dans un miroir convexe (1523-24) est, lui, toujours là.

En deçà

Plus loin encore, un écran de télévision montre une image impossible, la superposition des deux faces recto verso d’un geste à la fois simple et vertigineux : un homme de dos face au mur est transpercé par son propre geste, il déchire son dos (de papier), glisse sa tête dans la fente de ce dos et s’engouffre entier enjambant la déchirure puis la referme et quitte l’espace de l’écran incognito, il a réalisé une métaphore du geste artistique (Three transitions, Peter Campus, 1973).
Pour l’instant, vous êtes encore aux œuvres des années 1970, mais vous vous asseyez un instant avant de continuer.

La quatrième dimension

L’exposition aurait pu s’intituler Les vertiges de la quatrième dimension, mais elle s’appelle Voyage à travers l’inframince.
En vous relevant, vous êtes interpellé par la conversation de deux autres visiteurs.
« L’inframince… encore Duchamp ! Dit le premier, on n’arrivera décidément jamais à le quitter ! »
« Oui, répond le second, mais cette exposition est un beau pari : elle tente de faire saisir comment les artistes interrogent le problème de la surface au fil des âges, en particulier lors des révolutions technologiques où cette notion prend de nouvelles formes.
La quatrième dimension est inséparable de la surface, qui à la fois la cache et la révèle. Pour Duchamp il s’agit d’une « entre-dimension », entre l’imaginaire et le réel en quelque sorte. En ce sens, il estime que l’on peut saisir la quatrième dimension par une « reconnaissance tactile », un type d’intuition et ceci se rapporte au domaine du toucher. Le terme d’ « inframince » qu’il invente pour qualifier sa quatrième dimension montre qu’il s’agit de faire sentir ce qui est invisible, cet entre-deux. Il est difficile de pouvoir se séparer de Duchamp je trouve, car avec cette « reconnaissance tactile » , il réactualise un problème qui traverse l’histoire de l’art et l’histoire de la culture occidentale quant à la surface. Un exemple littéraire célèbre de Lewis Carroll : Alice doit passer de l’autre côté de la surface du miroir pour connaître un autre monde, où tout se fait à l’envers et où la raison n’est plus maîtresse. On peut dire que dans l’art classique et bien que le terme ne soit pas employé pour traiter de l’art de l’époque, la quatrième dimension est ce qui rend saisissable sur la surface du tableau tout ce qui est inconcevable, par des signes, mais aussi par le travail de la tactilité de la surface, le travail du matériau. En ceci, l’un des premiers traitements de la quatrième dimension en peinture, c’est la figuration de l’incarnation par les peintres de la Renaissance. Un travail très pragmatique pour faire saisir matériellement ce qui est inconnu et inconcevable. Maintenant vous me direz que la quatrième dimension s’apparente au religieux : j’insiste pour dire que non, elle n’est pas transcendantale mais elle est là, dans cet entre-deux. »

La réalité augmentée

Ouvrir les marges du réel

« Bien sûr, dit le premier. Dès que l’on a du verre et du miroir, on entre dans une dimension qui n’a plus rien à voir avec les trois que l’on perçoit et où nous vivons. Le verre n’est en aucun cas seulement reflet de la réalité ou symbole de la représentation. Il fait saisir les marges du réel et ouvre à quelque chose d’autre, à la fois sens et sensation. Lorsque les peintres se promenaient avec des miroirs noirs au sein du paysage au XVIIIe siècle, on s’en moquait parfois, mais ils cherchaient à produire de nouveaux sens, de nouvelles appréhensions du paysage, il fallait passer par cette interface. Aujourd’hui, des artistes réactivent l’esthétique du pittoresque du XVIIIe siècle en créant des œuvres pensées avec des applications de réalité augmentée pour tablettes digitales et qui sont à activer au sein d’un environnement. On les prend encore parfois pour des créateurs de gadgets car, on pense à des jeux comme Pokemon Go, mais certains réalisent un travail sérieux, de profondeur sur les enjeux perceptuels de cette nouvelle technologie. Ces outils sont dans la continuation des miroirs noirs. »

Dévoiler le non visible

Pokemon Stop, entrée du MOMA, Photo Gretchen Scott 2016 © Gretchen Scott
Pokemon Stop, entrée du MOMA, Photo Gretchen Scott 2016
© Gretchen Scott

« En fait, dit le second, à travers cette exposition, on voit combien les transformations du verre au fil des âges produisent de nouveaux types de tactilités et ainsi de nouvelles manières de penser et d’appréhender le réel. Il y aura tout un travail à faire pour poursuivre les lignes de cette exposition : maintenant on touche quotidiennement les écrans de tablettes. Ce sont des gestes rendus possibles grâce aux développements des nanotechnologies et la création des cristaux liquides. Ces nouveaux verres sont des interfaces permettant l’émergence d’un type de tactilité qui se situe dans la lignée des précédentes. Un doigt qui effleure un écran pourrait être apparenté au geste de tirer un voilage, non ? Il fait apparaître ce qui est dissimulé, mais l’acte même de toucher l’écran ou le voilage fait saisir encore un autre contenu, inframince. »

Vers une perception augmentée

À côté de vous, un enfant se met à jouer avec Pokemon Go sur sa tablette.
On le sait, l’été dernier, le jeu de réalité augmentée est entré dans les musées américains. Pour l’instant en faisant surgir de petits monstres dans divers environnements, un tel jeu se présente encore comme un gadget vis-à-vis des problèmes artistiques. Il reste aux artistes aujourd’hui de relever une tâche passionnante : s’emparer des tablettes et penser leurs enjeux perceptuels et mémoriels.

Maud Maffei
Publié le 16/01/2017
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Larry Bell, Standing Walls à la Chinati Foundation 2014 © Chinati Foundation, Photo Alex Marks

Larry Bell, Standing Walls à la Chinati Foundation 2014
© Chinati Foundation, Photo Alex Marks

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