Analyse à décoder

Paris Photo: la photographie dans le mouvement de sa transformation

Analyse à décoderArt contemporain | Paris Photo est la première foire mondiale dédiée à la photographie, elle a fêté en 2016 sa vingtième édition. Depuis 1997, elle caractérise d’année en année les contours d’un champ multiple dont elle fait saisir le décloisonnement et les transformations. Elle offre ainsi une compréhension des nouvelles facettes de ce que peut être, étymologiquement, « écrire avec la lumière ».

David Hockney, John St Clair swimming April 1972 © David Hockney Studio, courtesy Galerie 1900-2000, Paris
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David Hockney, John St Clair swimming April 1972
© David Hockney Studio, courtesy Galerie 1900-2000, Paris

La photographie est sans cesse redéfinie par les artistes qui confrontent des techniques argentiques en voie de disparition (daguerréotype, ambrotype ou gomme bichromatée…) avec les techniques digitales contemporaines de l’image fixe et en mouvement. Les techniques traditionnelles des beaux-arts se transforment elles aussi au diapason de l’évolution des techniques de la photographie, celle-ci occupant une place majeure dans le processus de travail des artistes, quels que soient leurs médiums.

Photographie et peinture, un va-et-vient continu

Les tirages vintage des années 1970 de l’artiste britannique David Hockney (né en 1937) permettent de faire comprendre comment un peintre qui a travaillé dès ses débuts avec la photographie a par la suite pu redéfinir son médium en s’attachant à intégrer dans sa pratique les principes de la photographie et de l’évolution des techniques de l’image. On voit grâce à ces photographies comment les cadrages des images de ses peintures des années 1960-1970 se construisent à partir de nombreuses séries de photographies dont certaines ont donné jour à des tableaux iconiques (galerie 1900-2000). En 2009, Hockney se lance dans la peinture sur tablette digitale : il introduit dans le domaine pictural un principe clé de la photographie, à savoir la reproduction illimitée. La peinture entre dans le domaine de l’ubiquité, elle peut elle aussi maintenant être reproduite à l’infini, car elle repose sur un fichier numérique qui peut se trouver imprimé sur des supports de tailles variables et en un nombre d’exemplaires potentiellement illimité.

Entre argentique et digital

Les allers-retours entre l’argentique et le digital dans les pratiques des artistes permettent de questionner les rapports et décalages entre les deux médiums et ouvrent à une variété de champs de recherches plastiques.

Penelope Umbrico, Range of Masters of Photography © Bruce Silverstein Gallery
Penelope Umbrico, Range of Masters of Photography
© Bruce Silverstein Gallery

Range of Masters of Photography, la série de l’Américaine Penelope Umbrico (née en 1957) exposée dans la section PRISMES de la foire (galerie Bruce Silverstein) se situe au cœur des questionnements sur les rapports entre image argentique et image digitale, faisant saisir les décalages entre les approches de ces deux types d’images, le limité et l’illimité, ainsi que la manière dont les œuvres des maîtres peuvent être manipulées avec les nouveaux dispositifs populaires de l’image. Umbrico reprend des reproductions de photographies de montagnes réalisées par des maîtres de la photographie argentique telles qu’on les trouve dans la presse imprimée et en ligne. Elle les re-photographie à l’aide d’une centaine d’applications pour iPhone proposant plusieurs filtres et que l’on trouve à profusion aujourd’hui pour simuler des « fautes » de l’image. Elle re-questionne ainsi la stabilité de l’image de la montagne que cherchaient à rendre ces maîtres.
La série Void de l’artiste chinois Jiang Pengyi (né en 1977) se situe également dans cet entre-deux des techniques argentiques et digitales : il travaille d’abord à l’argentique pour ensuite scanner le tirage et l’imprimer en jet d’encre sur papier de grand format (178,6 x 140 cm, Blindspot Gallery). Dans une tout autre approche, l’artiste marocain Mustapha Azeroual (né en 1979) utilise les dernières techniques d’impression numérique sur support lenticulaire pour réaliser un tableau abstrait et contemplatif qui se transforme en fonction de la luminosité. Cinq photographies numériques d’un paysage islandais ont été superposées pour être imprimées sur support lenticulaire (série Radiance). L’artiste travaille en parallèle avec des techniques anciennes aux processus longs à savoir le daguerréotype et la gomme bichromatée (galerie Binôme).

Contraction temporelle

Le temps long du travail est à l’œuvre dans beaucoup des pratiques contemporaines de la photographie digitale : le travail de l’allemand Andreas Gursky (né en 1955) en est un autre exemple clé puisque ses œuvres digitales résultent souvent d’un long travail sur logiciel de travail de l’image en assemblant des éléments de plusieurs photographies prises dans un lieu pour créer une seule image qui se révèle alors être la contraction temporelle d’un lieu (la coupole du siège du Parti Communiste Français de 2003, dans l’exposition des nouvelles acquisitions du Centre Pompidou, puis le salon de l’automobile de 1993, sur le stand de la galerie Mai 36).
L’allemand Martin Liebscher (né en 1964) travaille sur le même principe lorsqu’il se met en scène autour de la table de négociation de la Swiss International Conference, faisant intervenir la fiction (galerie Martin Asbaek). À côté, un tout autre type de contraction temporelle est offert par l’image vidéo d’un coquelicot sur le fond noir des vanités : celui-ci s’épanouit et se referme à la vitesse grand V, symbole d’un rêve trop court, instant fugitif à la beauté angoissante, il s’agit d’une œuvre de la danoise Eva Koch (née en 1953).

Plasticité et critique politique

En argentique comme en digital, les propriétés de chaque médium sont envisagées pour penser des critiques historiques, sociales et politiques. La série The White Lady réalisée par l’artiste israélien Uri Gershuni (né en 1970) dans le cadre d’une résidence à Düsseldorf en est un exemple (galerie Chellouche).

Uri Gershuni, The White Lady © Chellouche Gallery
Uri Gershuni, The White Lady
© Chellouche Gallery

Gershuni photographie à l’argentique les usines de la marque de lessive Henkel. Après avoir réalisé deux tirages à partir de chaque négatif de la série, il en place un dans la machine à laver le linge. L’image lavée en ressort soit fortement effacée, soit immaculée. Gershuni présente les tirages en diptyque, confrontant l’image nette d’un lieu industriel à son image lavée, en partie ou complètement effacée. The White Lady, créée en 1922, était l’image publicitaire de la marque de lessive Persil. Le slogan était associé aux valeurs d’une famille « propre » et comme il faut, ces valeurs furent reprises pour le pire par la propagande nazie.
L’artiste sud-africain Hank Willis Thomas (né en 1976) réalise lui une critique de l’apartheid, mettant en scène deux personnages, l’un au visage peint en blanc, l’autre en noir, les deux étant vêtus pour moitié des deux couleurs. L’impression numérique en C-print est superposée par une plaque de plexiglas avec un film Lumisty permettant de flouter l’image en fonction du mouvement du spectateur, faisant ainsi fondre les visages et corps des deux personnages lorsque l’on se situe à un point de vue déterminé, et créant par là même un nouveau type d’art cinétique (Crossroads, 2012, gallery Jablonka Maruani Mercier).

Extension du champ de la photographie

Alors que pratiquement toutes les œuvres présentes sur la foire sont des photographies ou images en mouvement à haute résolution, car, oui, vivre dans un monde d’images à haute résolution est devenu presque un dictat, on trouve néanmoins un Low resolution work de Jim Campbell (né en 1956), une vidéo montrant le flux de circulation d’une rue, travaillée avec des LEDs et recouverte d’une plaque de plexiglas légèrement occultant, placée à un angle d’environ trente degrés de la paroi de LEDs de telle sorte que l’image se fond, devenant presque abstraite. Low resolution et low energy work, pourrions-nous dire, mais n’en restant pas moins high-tech, Campbell est diplômé du MIT et a pu mettre lui-même ses compétences d’ingénieur au service de son art (galerie Bryce Wolkowitz).

Yorgo Alexopoulos, Long Swell © Bryce Wolkowitz Gallery
Yorgo Alexopoulos, Long Swell
© Bryce Wolkowitz Gallery

À la même galerie, l’œuvre de Yorgo Alexopoulos (né en 1971), The Long Swell (2014), réactualise la contemplation romantique avec un paysage d’océan en mouvement, réalisé entièrement en animation digitale. Il nous offre un horizon océanique au ras du regard, dont les nuances se déploient à l’infini du jaune doré au bleu foncé.
L’écriture de et avec la lumière ne cesse de prendre de nouvelles formes avec le digital, la photographie est toujours en constante réinvention.

Maud Maffei
Publié le 16/11/2016
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David Hockney, John St Clair swimming April 1972 © David Hockney Studio, courtesy Galerie 1900-2000, Paris Penelope Umbrico, Range of Masters of Photography © Bruce Silverstein Gallery Mustapha Azeroual - Radiance #5, 2016 © Courtesy Galerie Binome Mustapha Azeroual - Aurora, série Radiance #4, 2016 © Courtesy Galerie Binome Andreas Gursky, PCF, 2003 © Collection du Centre Pompidou Uri Gershuni, The White Lady © Chellouche Gallery Hank Willis Thomas, Croassroads © Jablonka Maruani Mercier Gallery Yorgo Alexopoulos, Long Swell © Bryce Wolkowitz Gallery

David Hockney, John St Clair swimming April 1972
© David Hockney Studio, courtesy Galerie 1900-2000, Paris

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