Analyse à décoder

Les clés pour comprendre l’art contemporain en Corée du Sud et ses enjeux

Analyse à décoderArt contemporain | Saisir la spécificité de la création propre à la Corée du Sud revient à questionner un imaginaire dans un va-et-vient symbiotique entre l’histoire et la géographie, la culture et l’économie, la tradition et l’ultra-modernité, l’immanence et la diversité. Trois principes-clés pour comprendre l’art coréen actuel et ses enjeux.

Vue de l’exposition “Lee Ufan, Versailles”, Château de Versailles, 2014 © Lee Ufan  Photo. Tadzio Courtesy the artist, kamel mennour, Paris and Pace, New York
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Vue de l’exposition “Lee Ufan, Versailles”, Château de Versailles, 2014
© Lee Ufan Photo. Tadzio Courtesy the artist, kamel mennour, Paris and Pace, New York

Résilience identitaire

L’art coréen actuel est agrégé à son histoire, sa géographie, sa politique. Quand la démocratie arrive en 1987 avec l’adoption d’une nouvelle constitution après le soulèvement populaire mené par les étudiants, le pays s’affranchit de manière fulgurante de 40 ans de régimes dictatoriaux, de sa longue période de colonisation par le Japon (1905-45), d’avoir été le cœur des enjeux de la guerre froide entre les Blocs est-ouest qui amène au partage du territoire : le nord dominé par Moscou, le sud par Washington. La cicatrice formée par la zone frontalière entre les deux Corées transforme la partie Sud en un espace politiquement insulaire, exprimant une capacité étonnante à se remodeler sur des fractures.
En quelques décennies, le pays passe du stade autarcique et agricole à une économie de marché industrielle et hautement technologique; dans les années 70, la dynamique d’un axe autoroutier entre la capitale Séoul au nord et le port de Busan au sud-est stimule l’industrie puis dans les années 1980, la Corée du Sud saisit les opportunités formidables de la révolution technologique. En contrepoint, la région montagneuse du Nord-Est, résolument inhospitalière, mais pourvue de paysages emblématiques, lieux des temples bouddhiques cristallise à elle seule et durablement une culture ancestrale fondée sur l’harmonie circulaire de la nature et des relations humaines.

Création symbiotique

Au cours de son histoire, la création coréenne s’est construite sur des apports exogènes, assimilant les traditions imposées par ses colonisateurs chinois puis japonais, mais les réadaptant à sa manière ; ce rapport avec l’étranger autant conflictuel que complémentaire pose les bases de l’art contemporain coréen où deux flux de pensées cohabitent aujourd’hui : celle de l’attachement à l’identité culturelle et celle des influences étrangères inspirées du contact avec l’Occident; ainsi cette double dimension entre un art traditionnel et un art “recomposé” est diffusée à travers l’Université Nationale de Séoul pour la peinture orientale » (dong yang-hwa) et l’Université Hong-Ik pour la peinture occidentale (seo yang-hwa).
Or dans les années 60, la voie de la tradition coréenne rejoint les préoccupations des grands mouvements d’avant-garde en occident comme Fluxux, Support-Surface, l’Art Conceptuel ou l’Arte Povera (Nam June-Paik, Shim Moon Seup, Lee Ufan…). De même, l’abstraction française entraine des artistes comme Nam Kwan, Lee Ung No, Bang Hai Je à s’installer à Paris. Si la fin des années 80 ouvre la voie à un mouvement réaliste plus politisé, Minjung misol, en phase avec un besoin vital de dénonciation sociale et de retour aux valeurs populaires, il reste circonscrit et nationaliste.
Les processus de création, envisagés en circularité et non dans la linéarité occidentale, interrogent le phénomène de rituel comme un passage où toutes ses composantes, visibles ou invisibles font œuvre : les matériaux, les gestes, les comportements, le temps lent et la fulgurance.

La culture, un véhicule vital

À travers ces va-et-vient historiques avec la Chine, le Japon et l’occident, la Corée du Sud a recomposé une identité culturelle qu’il lui est vital de faire circuler autant à l’intérieur du pays qu’à l’international. Ainsi la Korean Culture and Arts Foundation créée dès 1973 - depuis 2005, Arts Council Korea - vise toujours à soutenir des artistes à l’intérieur du pays comme à l’étranger. Cette politique culturelle d’ouverture porte ses fruits au cours des années 1980 et 1990 ; les artistes coréens sont impliqués dans de grandes manifestations internationales comme la Biennale de Venise de 1986 avant que la Corée du Sud inaugure son pavillon national en 1995 avec l’artiste Kim in Kyum.
Aujourd’hui la péninsule dispose d’un nombre considérable et croissant d’institutions publiques ou privées encadrant une scène artistique en effervescence. Nombreuses d’entre-elles tissent l’art contemporain coréen avec la scène internationale, développant ainsi une aura culturelle sud-coréenne intiment lié aux structures de marché :
- Les grands consortiums industriels ou Chaebols jouent un rôle culturel majeur ; Le Leeum - Samsung Museum of Art inauguré en 2004 puis 2006 dont les trois bâtiments muséaux sont signés par Rem Koolhas, Jean Nouvel et Mario Botha.
- De nombreuses galeries de renommées internationales présentant des artistes occidentaux reconnus et des artistes coréens comme la Gallery Hyundai fondée en 1970 par Park Myung-ja qui expose les œuvres d’artistes tels Lee Ufan, Whanki Kim, Chung Sanghwa, Robert Indiana, François Morellet ou Bernar Venet... La Park Ryu Sook Gallery, Gana Art crées en 1983 se développent en réseau entre Séoul et le port de Busan. Au Nord-Ouest de Séoul, la ville historique de Paju inscrit un quartier intellectuel d’éditeurs, de galeries expérimentales comme la galerie Soso. La galerie Emmanuel Perrotin est la première galerie internationale à ouvrir une succursale à Séoul après avoir consacré deux grandes expositions à Paris et à New-York aux mouvements historiques sud-coréens en 2015/2016.
- Les biennales de Gwanju et de Busan contribuent à insuffler une dynamique d’événements et de réseaux entre les USA et l’Europe. Particulièrement la plus ancienne, celle de Gwandju fondée en 1995, exerce aujourd’hui une influence internationale. Il est à noter que les éditions de 2008 et 2010 ont été successivement dirigées par Okwui Enwezor (On the Road / Position Papers / Insertions) et Massimiliano Gioni (10,000 LIVES) en avant- scène de la biennale de Venise. Le thème de la Biennale de 2014 conçue par l’Américaine Jessica Morgan « Burning the house » donne un ton prospectif au monde international de l’art.

Nina Rodrigues-Ely / Vincent Kozsilovics
Publié le 28/03/2016
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Vue de l’exposition “Lee Ufan, Versailles”, Château de Versailles, 2014 © Lee Ufan  Photo. Tadzio Courtesy the artist, kamel mennour, Paris and Pace, New York Leeum, Samsung Museum of Art © Tous droits réservés Vue de la Hyundai Gallery © From artnet.com Données géographiques © DR Nam Kwan, Untitled, 1966 © Courtesy of Galerie Sabine Vazieux Installation view of solo exhibition, “Allusion“, Gallery Simon, 2013 © Courtesy Gallery Simon Choi Jeong Hwa, KABBALA, Daegu Art Museum, Daegu, Korea © Image courtesy of Daegu Art Museum Lee Kun Yong, The Method of Drawing 76-3-08-01(For Women), 2008 © Courtesy of the artist & the UM Gallery Heryun Kim, Six Lillies (Series), 2015 from the exhibition ‘Sphères 8’, GALLERIA CONTINUA / Les Moulins, France, 2015 © Courtesy Heryum Kim and 313 ART PROJECT, Seoul, Korea - Photo Oak Taylor-Smith Installation view of Nam June Paik exhibition 'When He was in Seoul' at the Hyundai Gallery © Courtesy Hyundai Gallery Installation view of Towards an island, 2012 at Daegu Art Museum © Courtesy Daegu Art Museum 'Dansaekhwa and Minimalism' Installation view, 2016 at Blum & Poe, Los Angeles © Courtesy Blum & Poe Gallery, Photo: Joshua White 'Ecriture (描法) 1967-1981', Park Seo-Bo : Curated by Katharine Kostyál © The artist. Photo © White Cube (George Darrell) Parvis de la Biennale de Gwangju - Corée du Sud © DR

Vue de l’exposition “Lee Ufan, Versailles”, Château de Versailles, 2014
© Lee Ufan Photo. Tadzio Courtesy the artist, kamel mennour, Paris and Pace, New York

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