Analyse à décoder

Le fil de la fibre

Analyse à décoderArt contemporain | Le fil issu de la fibre - textile, papier ou autres - témoigne d’un processus ancestral : de la fibre au fil, du tressage ou du tissage naissent des outils, des savoir-faire, des formes, des architectures, des cultures, des réseaux... jusqu’à l’époque contemporaine où le fil de nos ordinateurs nous connecte au monde. On observe dans les domaines de l’art et des arts décoratifs un engouement significatif pour les médiums tressés, tissés ou noués, les expériences sur la fibre. Suivre le fil de la fibre, c’est se relier à des problématiques pleinement contemporaines. Six concepts clés hors temporalité.

Where are we going, installation de Chiharu Shiota,Bon Marché © Gabriel de la Chapelle
1 / 8
Where are we going, installation de Chiharu Shiota,Bon Marché
© Gabriel de la Chapelle

Orienter

Depuis l’imaginaire antique et mythologique jusqu’à notre époque contemporaine, le sens du fil n’a pas changé : à travers le lien vital, il cristallise l’orientation de vie ; Ariane dévidant son fil pour que Thésée trouve la sortie du labyrinthe ou Penelope s’ingéniant à faire, défaire, refaire continuellement sa tapisserie pour suspendre le temps et son destin.
Au fil est strictement lié le nœud. Le nœud englobe une tripe nature : action, fonction, forme. Il relie à la vie si on pense au cordon ombilical; son symbole imprègne les structures mystiques antiques, égyptienne ou kabbalistique, nœud d’Isis (souffle de vie), Sephiroth (énergies créatrices).

Construire

Dans une étude intitulée ’Le Nœud’, l’historien de l’art Itzhak Goldberg met en évidence que, de génération en génération, « nouer et croiser des fils restent des gestes dénués de toute spontanéité artistique » , à ceci près que « l’aspect artisanal et ancestral de cette activité lui permet de trouver une place de choix dans la production artistique ».
Tisser est une action de construction, l’organisation d’une trame, qui traverse le temps et l’espace en suivant l’évolution technologique des métiers à tisser du néolithique jusqu’à l’invention du métier mécanique Jacquard; le fil relie les savoirs ancestraux à l’industrie textile actuelle.

Expérimenter

Le mouvement ’Art and Craft’ fondé par William Morris en Angleterre pendant la révolution industrielle développe des codes artisanaux, tissus aux motifs animaliers et floraux qui ont inspirés l’Art Nouveau. En contre champ, l’école du Bahaus ouvre des nouveaux terrains d’expérimentation et met en place un atelier de tissage qui positionne cette activité dans deux domaines : le textile fonctionnel à usage domestique et le textile d’art avec la conception de pièces uniques. L’atelier s’organise sous une double direction : celle du peintre Georg Muche et celle de la tisserande Hélène Börner. Ce duo artiste-artisan permet ainsi d’expérimenter en pionnier la conjonction de l’art et l’artisanat, des techniques de tissage traditionnelles et industrielles, la recherche de nouveaux matériaux.

Libérer

Au cours des années 60, dans le sillage des expériences des décennies précédentes, l’Art textile se définit en tant que tel et ancre une démarche contemporaine. En 1961 Jena Luçarat et Pierre Pauli, fondateurs du CITAM-Centre International de la Tapisserie Ancienne et Moderne-fondent la Biennale de Lausanne qui va transformer et construire un nouveau paysage pour l’art textile international. Au cours de ces évolutions le textile devient un médium à part entière, une substance d’expérimentation qui cristallise cette nouvelle vague révolutionnaire dans le monde entier, avec des dénominations différentes selon les pays : Fiber Art, Art Fabric, Fiberwork, Nouvelle Tapisserie... Ce mouvement s’infiltre dans le milieu très fermé de l’art et engendre deux démarches inversées : ceux qui de l’artisanat ont évolués vers l’art et ceux qui de l’expérimentation des matériaux sont arrivés à l’art textile comme choix prééminent. Naît une émulation contemporaine qui porte les ’fiber artistes’ à élaborer une véritable philosophie.

Ritualiser

’Les fiber artistes’ se rassemblent autour de trois degrés de rituel : s’approcher de l’intimité de la matière, pénétrer la matière, traiter la matière en un organe vivant. L’espace de réalisation est méditatif, le temps devient un élément créateur ; les gestes de tissage et de tressage ne sont plus de l’ordre de savoir faire ancestraux mais sont ritualisés pour faire naître des œuvres contemplatives, selon une métaphore de l’union : s’unir, c’est se renforcer. En cela l’esprit de compagnonnage est-il récurrent : en exemple, Anna Moro Lin conçoit des tapis de papier qui racontent ses liens avec ses amis du Moyen Orient, le tapis symbolisant un jardin ou une construction, un espace philosophique et idéal, permettant la cohabitation des antagonismes.
Dans les années 60/70, des artistes femmes comme la polonaise Magdalena Abakanowicz et l’américaine Sheila Hicks sont des pionnières en Fiber Art positionné dans l’avant-garde féministe. Dans les même années l’artiste conceptuel américain Fred Sandback ou l’artiste italien issu de l’Arte Povera Alighiero Bœtti ouvrent également la voie aux artistes actuels en conceptualisant l’utilisation le fil textile.

Sous l’angle du marketing, la mythologie du fil et son rituel n’échappe pas aujourd’hui au monde du luxe. Ainsi le pôle Art et Culture de Louis Vuitton, dans le but d’associer les trois Espaces Culturels Louis Vuitton, Paris, Tokyo, Munich, instaure en 2015 le thème du ’Fil rouge’ à travers trois expositions dédiées. Dans ce sillage, à Paris, sous le titre ’Data Space’, l’artiste britannique Alice Anderson créé des sculptures et des environnements tendus, perçus comme des masses solides, constitués d’enroulement de fil de cuivre tissés dans une gestuelle corporelle ritualisée.
En 2017 le Bon Marché à Paris invite la japonaise Chiharu Shiota, célèbre pour ses spectaculaires installations de fils tissés de couleur noire ou rouge à intervenir dans les vitrines, les verrières centrales et la galerie du rez-de-chaussée. L’artiste conçoit where are we going ? et dessine pour la première fois l’espace en fils blancs, plus adaptés à l’univers véhiculé par ce grand magasin de luxe autour de la pureté.

Digitaliser

La biennale de Lausanne arrête son activité en 1995 mais l’Art textile poursuit sa mutation naturelle ’en réseau’ dans le flux du monde digital, en étroite connexion avec l’Art digital ou la recherche scientifique. Le processus de l’imprimante 3D n’est rien de plus que la modélisation d’une forme à l’aide d’un fil de matière, et de nombreux artistes explorent déjà cette technologie comme Miguel Chevalier. La ’fiber artiste’ Ruth Scheuing créé un site interactif Walking the Line, une simple ligne numérique traçant le parcours de ses activités quotidiennes qui aboutit à quatre couches de motifs, de couleurs, d’images et de textures.
A l’inverse, la création en 2001 de l’European Tapestry Network incite des créateurs à la survivance de la tapisserie traditionnelle, avec la résurrection du système Jacquard amélioré et étendu aux technologies digitales.

La fibre devient un source de recherche technologique et scientifique ; elle intègre l’immense domaine des nouvelles technologies, devient trans disciplinaire, interrogeant non seulement les artistes, designers ou créateurs mais surtout les physiciens, les chimistes ou les mathématiciens. On étudie la résistance des fibres, on imagine de nouveaux entrelacements, on optimise génétiquement les fibres naturelles, ou encore on analyse ’les émotions de contact’ suscitées par le toucher d’une fibre...
Ainsi Google, en partenariat avec la marque Levis, met en place le projet Jacquard pour explorer ce nouveau champ de recherche qu’est la fibre; le premier vêtement connecté au toucher de zones tactiles (remplaçant l’écran tactile) voit le jour de manière expérimentale.

Le fil de la fibre en révolution, transmetteur d’informations peut reformuler le textile, le mobilier, le quotidien, la mobilité, l’urbain, l’architecture, les comportements...

Carlotta Montaldo
Publié le 01/01/2017
Copyright © Observatoire de l'art contemporain - Tous droits réservés
Pour en savoir plus ou pour utiliser ce contenu, merci de nous contacter »

Lire aussi

Suivez-nous sur FacebookSuivez-nous sur TwitterSuivez-nous sur LinkedInSuivez-nous sur InstagramContactRechercher

English version

Where are we going, installation de Chiharu Shiota,Bon Marché © Gabriel de la Chapelle Alice Anderson, floorboard-diagrams, 2015 © Alice Anderson Studio & Louis Vuitton Paris Akio Hamatani, W-Orbit, 2010 © Maison du Japon Emil Lukas, #1459 Brew, 2015 © Emil Lukas Sheila Hicks, The Treaty of Chromatic Zones, 2015 © Patrick Staub/EPA Koch Otteapis, tapis du bauhaus, 1923 © Sleek-mag.com Anni-Albers, tapis du bauhaus, 1922 © MoMa-NY Anna Moro Lin, Co-abitare, 2003 © OFF LOOM II / MAT

Where are we going, installation de Chiharu Shiota,Bon Marché
© Gabriel de la Chapelle

« 1 / 8 » ×


©

×