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Analyse à décoder

Le Street-art est mort, place à l'art urbain contemporain !

Analyse à décoderArt contemporain | Exposé sur les cimaises des galeries et légitimé par les ventes aux enchères, le Street-art comme démarche artistique illégale semble révolue. Internet et les réseaux sociaux d’une part la reconnaissance du marché de l’art d’autre part, ont ainsi profondément modifié la façon d’approcher ces œuvres de rue qui questionnent l’individu au sein du territoire urbain. Ce phénomène fait l’objet de nombreuses remises en question, à commencer par la définition même du Street-art.

Banksy - Slave Labour, 2012 © Banksy
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Banksy - Slave Labour, 2012
© Banksy

À l’origine, la rue

Les années 1950 voient naître une nouvelle réalité, des artistes se saisissent de la rue comme d’un atelier. Réunis autour de l’idée du « Recyclage poétique du réel urbain » théorisé par Pierre Restany, ils intègrent des éléments de l’environnement urbain et industriel dans leurs œuvres. Raymond Hains et Jacques de la Villeglé décollaient et lacéraient des affiches récupérées dans la rue tandis que Arman accumulait des déchets qu’il fondait dans du plexiglas.
Les années 1960 marquent la naissance de l’art urbain dans son acception la plus générale. Aux États-Unis, la démocratisation de la bombe aérosol transforme les villes de New York et Philadelphie en un terrain de jeu où les artistes Taki 183, Tracy 168... affirment leur existence par l’inscription de leur pseudonyme. La signature comme marque d’un territoire égo-centré.

Ernest Pignon Ernest, Rimbaud in situ, sérigraphie 1978-1979 © Ernest Pignon Ernest
Ernest Pignon Ernest, Rimbaud in situ, sérigraphie 1978-1979
© Ernest Pignon Ernest

En France, les événements de mai 1968 offrent un contexte propice à une expression transgressive et provocatrice. Les messages sont politiques, culturels et sociaux, non dénués d’une certaine poésie et surtout, contestataires. De nombreux artistes français ont approché de près ou de loin l’art urbain dans une démarche d’appropriation directe du réel : Daniel Buren utilise la rue comme le champ de son action politique, s’adonnant à des d’affichages sauvages dans l’espace de la ville; Ernest Pignon-Ernest, pionnier de l’art urbain en France réalisait des affiches sérigraphies disposées de façon intempestive interrogeant la place de l’individu dans la société.

De la rue à la galerie

Dans une Amérique en pleine mutation économique et sociale marquée par la guerre du Vietnam, la culture Hip Hop naît et connaît un essor important sous l’ère Reagan. Après le point bas caractérisant les années 1970, New York apparait comme un pôle d’énergie urbaine et créative où ont émergé des artistes issus du graffiti tels que Keith Haring, Jean-Michel Basquiat, Kenny Scharf ou encore Futura 2000.

Keith Haring,Subway Drawing,1981 © Estate of Keith Haring,Photo:Tseng Kwong
Keith Haring,Subway Drawing,1981
© Estate of Keith Haring,Photo:Tseng Kwong

Imprégné de cette culture Hip Hop, Keith Haring, une craie blanche à la main, parcourait et semait ses personnages sur les espaces publicitaires vacants du métro new-yorkais. Plus de 5000 pièces éphémères, subway drawings, non signées, ont participé à sa popularité et sa reconnaissance. Adoptant un langage simple et coloré, l’œuvre de l’artiste traduit son combat contre des problèmes de société : la religion, la consommation de masse ainsi que les dégâts environnementaux engendrés par l’activité humaine.
Jean-Michel Basquiat s’approprie les quartiers de Harlem et Soho sous le pseudonyme Samo© ( » Same Old Shit » ) pour diffuser ses aphorismes dans l’espace public dès la fin des années 1970.

À partir de 1980, les galeries et grands événements de l’art contemporain s’ouvrent progressivement à la scène underground et le graffiti acquiert ses lettres de noblesse en tant que discipline esthétique. Alors qu’ils sont tous deux invités à participer à la documenta de Kassel en 1982, Keith Haring connaît le succès la même année lors de sa première exposition personnelle à la galerie Tony Shafrazi. Basquiat devient l’année suivante le plus jeune et premier artiste noir à exposer à la biennale du Whitney Museum of American Art à New York. Deux artistes qui, en substituant la toile au mur, ont participé à faire du Street-art un art à part entière.

De la rue à la maison de vente

L’exposition Street Art présentée à la Tate Modern en 2008 constitue la première exposition d’art urbain, franchissant les portes d’un musée au rayonnement international. En faisant appel à six artistes (dont Blu, Faile et Sixeart) pour recouvrir de fresques l’une de ses façades, le musée londonien a prouvé l’intérêt dont jouit le Street-art de la part des institutions muséales. Intérêt confirmé par les 80 000 spectateurs qui se sont pressés pour assister à l’exposition TAG au Grand Palais en 2009.
Le Street-art dans la ligne de mire des galeristes et musées, mais aussi des maisons de ventes aux enchères. Car si le Street-art n’a jamais échappé au marché de l’art, la collusion entre le premier et le second s’est intensifiée au fil des années. Les maisons de ventes sont ainsi devenues des acteurs incontournables et les collectionneurs de plus en plus attirés. Christie’s, Sotheby’s, ArtCurial, Bonhams ou encore Drouot, toutes organisent des ventes de Street-art, totales ou intégrées dans des ventes d’art contemporain. La vente annuelle de Street-art de Artcurial est un exemple : 566.992 euros en 2011, 1.008.206 euros en 2012 et 1.297.151 euros en 2013. Cette évolution de l’art urbain a transformé le secteur des ventes publiques en organe de diffusion.

De la rue à l’entreprise

Connu pour ses formats de photos XXL, JR bénéficie aujourd’hui d’une aura mondiale, aussi bien auprès du public amateur que des institutions muséales les plus célèbres. Entre la Biennale de Venise en 2007 et le MOCA l’artiste « casse les murs » de la galerie Perrotin qui lui offre sa première exposition personnelle fin 2011.
Lauréat du TED Prize 2011, JR lance avec Inside-Out Project; une vaste et efficace opération de marketing viral. L’artiste, par sa cabine photographique XXL, draine derrière son nom des dizaines de milliers de personnes qui, de New York à Paris en passant par Tokyo et Mexico, lui ont permis d’associer la « griffe » JR à plus de 155 000 portraits qui ont déjà été envoyés à son studio new-yorkais. JR est aussi un communicant. En associant gigantisme de ses interventions à un choix réfléchi de lieux, il bénéficie d’une importante couverture médiatique.

L’ère Banksy

L’artiste britannique Banksy a largement contribué à populariser le Street-art au point d’en devenir une figure de proue. Ni complètement dans le marché, ni complètement hors, Banksy est inclassable et non identifiable. Qu’il s’agisse des codes régissant notre société ou le marché de l’art, il est parvenu à instaurer et imposer ses propres règles dans un jeu qu’il maitrise à la perfection. Refusant l’appui des galeries, il instaure un service d’authentification baptisé Pest Control Office, unique structure habilitée à vendre ses œuvres.

Banksy - Keep it spotless, 2007 © Banksy
Banksy - Keep it spotless, 2007
© Banksy

Marginale il y a quelques années, sa popularité s’envole en même temps que sa côte à partir de 2006 lorsque l’œuvre « Tank, embracing Couple » est adjugée à 10 fois son estimation. En 2007, Sotheby’s enregistre un record avec la vente de Keep it Spotless. L’œuvre réalisée à partir d’un tableau de Damien Hirst trouve un acheteur pour 1$.87m. Peu de temps avant la crise des subprimes, Banksy obtient 21 adjudications supérieures à 100.000$ au cours du premier semestre de l’année 2008. Malgré une côte en baisse au lendemain de la crise économique, la sortie en 2010 de son long métrage « Faites le mur » impulse de nouveau sa côte pour aujourd’hui faire de lui le street artiste le plus onéreux. Selon un rapport publié sur ArtmarketMonitor, les revenus générés autour des œuvres de Banksy se chiffrent à $39.56m.
Banksy procède par une communication dosée homéopathiquement. De son intrusion dans des musées new-yorkais (le MoMA, le Met, le Brooklyn Museum et l’American Museum of Natural History) pour y accrocher ses propres œuvres à son exposition sauvage Better out Than In dans les rues de New York, la figure Banksienne est aussi subversive qu’intempestive.

Une nouvelle équation, une nouvelle urbanité

D’une marginalité imposée par le monde de l’art au refus d’adaptation revendiqué, le Street-art glisse vers une institutionnalisation tout en s’embourgeoisant; la vision romantique d’un art évoluant hors des champs spéculatifs du marché s’est pervertie. Appuyé par la mondialisation et les nouvelles technologies, il emprunte le chemin du marché de l’art contemporain pour en répéter les mêmes schémas.
D’une part, l’Internet est apparu comme un puissant vecteur de visibilité; photographier et partager sur les réseaux sociaux des images de représentation donne au temps une nouvelle dimension. D’autre part, les acteurs du marché de l’art qui, en apposant cadres ou supports aux graffitis et pochoirs, entrainent le Street-art vers ce à quoi il s’opposait : les normes.
Si l’effervescence qui touche son marché témoigne d’un intérêt certain, ses lignes restent toutefois à définir et de nombreuses interrogations subsistent, aussi bien sur le plan moral que juridique. La morale est mise en doute lorsque des œuvres de Banksy et Invader sont retirées de l’espace public pour réapparaitre dans des catalogues de vente aux enchères. Une démarche légale certes, mais également une remise en cause de la conjonction de l’œuvre et de son environnement.

Dugout, 2007 © Mark Jenkins
Dugout, 2007
© Mark Jenkins

Autrefois résumé à la bombe graffiti, la notion de Street-art se complexifie avec l’apparition dans ses rangs d’artistes plasticien tels que Mark Jenkins qui inscrit des mannequins à échelle humaine dans le réel pour interpeller de façon intempestive le quotidien urbain.

Le Street-art d’origine est mort. De ses cendres naît un « Art Urbain contemporain » qui cristallise une nouvelle urbanité, une mutation de société.

Vifs remerciements à Stéphane Chatry pour sa contribution et ses précieuses informations.

Vincent Kozsilovics
Publié le 20/01/2014
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Banksy - Slave Labour, 2012 © Banksy Raymond Hains, Palissade - 1976 Affiches lacérées © Hains Daniel Buren, Affichage sauvage, mai 1969, travail in situ, Paris © Jacques Caumont Ernest Pignon Ernest, Rimbaud in situ, sérigraphie 1978-1979 © Ernest Pignon Ernest Jean-Michel Basquiat & Keith Haring © Basquiat&Haring Keith Haring,Subway Drawing,1981 © Estate of Keith Haring,Photo:Tseng Kwong Jean-Michel Basquiat, Life is confusing at this point © Basquiat Jean-Michel Basquiat - Which of These Institutions Has © Basquiat Faile Houston & Bowery New York City © Faile Houston & Bowery JR - Inside/Out Project au Palais de Tokyo, 2013 © JR Banksy - Vandalised Phone Box, 2005 © Banksy Banksy - Think Tank, 2003 © Banksy Banksy - The Rude Lord, 2006 © Banksy Banksy - Keep it spotless, 2007 © Banksy Banksy - Protect from All Elements, 2013 © Banksy Banksy - view of the exhibition Better Out Than, 2013 © Banksy Mark Jenkins - The Easel, 2013 © Jenkins Dugout, 2007 © Mark Jenkins Mark Jenkins - Untitled © Jenkins

Banksy - Slave Labour, 2012
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