Analyse à décoder

La critique d'art 3.0: un retour à l'origine?

Analyse à décoderArt contemporain | Depuis longtemps, à présent, la critique d’art perd du terrain. L’une des raisons en est que le curateur, ou programmateur artistique, a pris le pas sur le critique. Le critique, figure importante dans la sélection des œuvres et des artistes, est à présent écarté, et il est passé à l’arrière-plan. Claire Bishop, théoricienne de l’art, décrit cela ainsi : « (...) Le critique indépendant a été supplanté, quant à son influence, par le curateur, arbitre du goût qui n’est guère, lui, indépendant (...) ».

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En outre, la critique d’art est confrontée à la réalité de la super-diversité qui caractérise, de plus en plus, nos sociétés. La critique d’art est basée, en partie, sur la figure d’un auteur proéminent qui représente une certaine tradition, et qui porte un jugement sur les œuvres d’art à l’intérieur de son cadre de référence spécifique. Cette responsabilité d’interpréter et de juger devient davantage le fait des « consommateurs » ou « clients ». Il est demandé à chacun d’interpréter et de fournir un jugement ou une opinion. Chacun s’est changé en critique. Nous n’acceptons plus une autorité forte. Comme l’écrit Maurice Berger, théoricien de la culture, dans son livre, La Crise de la critique : L’importance croissante des ’cultures communautaires’ et du marché de niche, l’éradication de la différence entre culture de masse et culture élitiste, et la diversité ethnique et géographique du public cultivé diminue, voire, rend illégitime le besoin de voix critiques dominantes, centralisées.

Au cours de ces dernières années, différentes tentatives ont été mises en œuvre pour donner un nouvel élan à la critique d’art. Nombre de ces tentatives intègrent les « nouveaux media », et l’Internet, les sites Web de réseaux sociaux (Youtube, Facebook, Twitter, les blogs, etc.) jouent un rôle important de par leurs possibilités. La raison en est simple : toutes ces initiatives pour réinventer la critique d’art s’enracinent dans la croyance solide qu’elle est vouée à être influencée par les technologies en ligne.

Ce texte veut montrer qu’en raison de cette croyance, la dernière étincelle de la critique d’art est en train de s’éteindre. Tandis que l’on cherche, sans direction précise, à réhabiliter la critique d’art, l’on tend à oublier le but originel de celle-ci. Dans les pages qui suivent, je désire critiquer la direction que prend la critique d’art. Pour résumer, il s’agit d’une tentative de passer de la « critique d’art 2.0 » (celle qui essaie d’incorporer l’Internet et les « media nouveaux, sociaux ») à une « critique d’art 3.0 » (celle qui fait retour à son origine, et qui tente d’embrasser la réalité de la super-diversité. Je désire déchiffrer l’importance que pourrait avoir la critique d’art, pour qui, et de quelle manière.

L’importance de la critique d’art

Quelle pourrait être l’importance de la critique d’art si chacun est critique, et si elle a perdu son hégémonie quant à l’attribution d’une valeur et à la formulation d’un jugement ?

La question semble assez simple, et elle est sous-entendue dans le mot « critique » lui-même. Contrairement à l’observation selon laquelle chacun est devenu critique, chacun ne développe pas la pratique de la critique dans toute son ampleur. Ceux qui se nomment eux-mêmes « critiques d’art » semblent même, pour la plupart, avoir oublié ce que le mot signifie. Les comptes-rendus que l?on trouve dans les journaux ou les magazines méritent à peine le nom de « critiques » ; les consommateurs, déçus par tel événement, qui demandent le remboursement de leur ticket d’entrée ne fournissent pas de critiques, et les points de vue exprimés par l’intermédiaire de Twitter, Youtube ou Facebook ne peuvent jamais être appelés critiques. Le philosophe français Gilles Deleuze a refusé toute sa vie de paraître à la télévision. C’est un medium qui réduit la vie à des déterminations simples et digestes. Exclure la complexité et la nuance est caractéristique du domaine télévisuel. La critique ne s’exprime pas à la télévision. De nombreuses opinions sont rendues publiques, mais elles ne ressortissent pas vraiment à la « critique ». L’Internet ne permet pas non plus à la critique de se développer. Byung-Chul Han, un philosophe sud-coréen et allemand, déclare ainsi, dans une interview : L’Internet est un espace où, avant tout, l’on se rencontre soi-même. L’autre personne a disparu depuis longtemps. La dépression est une maladie du moi narcissique exilé des relations, qui a perdu toute notion de ce qui est différent. L’espace virtuel est un enfer de similitude.

L’Internet contemporain, où des sociétés privées telles que Google, Facebook, Twitter ont le pouvoir de contrôler et guider leurs utilisateurs, ne laisse plus d’espace à l’autre pour apparaître. Dans notre recherche de l’auto-affirmation narcissique, l’Internet nous offre, de plus en plus, une plate-forme de multiplication pour le même, le reconnaissable.

Mais : qu’est-ce que la critique ? Qu’est-ce que la pensée critique ? Le mot « critique » vient de deux mots grecs : « kriticos » (le discernement) et « kriterion » (la norme). Ainsi le mot « critique » implique « une acuité dans le/les jugement (s) basée sur des normes ». De cette définition étymologique surgit la question suivante : quelles normes ? Il y a plus : selon quelles normes voulons-nous que notre société soit organisée ?

Le critique est quelqu’un dont les propres normes questionnent les normes existantes. Par conséquent, il ou elle fait état d’une différence. Une voix est donnée à l’ « autre », ce sujet ou cet objet qui ne fait pas partie de notre horizon quotidien. La critique est la voix de la différence, qui occupe sa place propre dans notre sphère publique (ou le peu qu’il en reste). Ainsi, la parole du critique provient d’un autre bord, en tant qu’il s’oppose aux normes existantes, qu’il est leur adversaire. La critique a besoin d’une thèse et d’une antithèse.

Cet « autre bord » a besoin lui aussi d’une plate-forme afin d’être entendu. Cette plate-forme était intégrée à ce que nous appelons la sphère publique. Aujourd’hui, ce sont des aspirations personnelles que nous partageons de plus en plus. Il y a une confusion croissante entre le privé et le public, et nous tendons à les mêler constamment. Avec l’émergence des « nouveaux media » et des « réseaux sociaux », la sphère privée perd toute intimité. Le voyeurisme, autrefois conçu comme une agression, est à présent la règle. Non seulement nous sommes contrôlés par les entreprises et les gouvernements, mais encore nous nous pistons et contrôlons les uns les autres. Comme conséquence de cette évolution, les événements éclipsent en grande partie le « débat public » (par exemple, telle célébrité twitte pour dire qu’il n’aime pas sa femme ; une autre pour dire qu’elle croit que l’on devrait soigner le monde ; une personne ordinaire annonce dans son post qu’elle peut chanter en douze langues sans connaître le sens des paroles, etc.)

La critique se distingue de la simple opinion en ce qu’elle tente de séparer clairement les problèmes d’intérêt privé et public. Elle délimite une frontière entre les sujets personnels (intimes et privés) et les sujets et questions d’intérêt public. La critique part d’une question (qui est la conséquence d’un problème), analyse la question, ses fondements et implications et, dans le même temps, porte un jugement. Ainsi, la critique est bien plus qu’un jugement. C’est aussi une analyse minutieuse. En ce qui concerne spécifiquement la critique d’art, cela signifie que l’on situe l’œuvre à l’intérieur d’un domaine politique plus vaste (comparativement aux problèmes de société). Une œuvre est toujours analysée en relation à son contexte, et à la période historique. Par conséquent, non seulement l’œuvre est analysée, mais aussi le contexte lui-même. C’est ici que la critique d’art prend forme. Ainsi est-elle irréductible à 300 mots dans un journal ou à un algorithme sur Internet. Le temps et le papier sont nécessaires à la critique d’art.

L’importance de la critique d’art réside dans l’ « autre » espace qu’elle offre : un espace exigeant la patience et la concentration, un espace où l’information pourrait devenir connaissance. Ce genre d’espace ne s’inscrit que sur du papier. Le papier offre un espace qui nous invite à nous asseoir tranquillement, et à penser au-delà de notre moi narcissique. La critique d’art doit trouver son importance dans l’affirmation qu’elle œuvre sur des bases différentes. Elle doit mettre en relief le fait qu’elle ne consiste pas à écrire des rubriques, des opinions, à faire des films, ni à faire de la publicité. La critique d’art a son propre medium, le papier, et on ne doit pas l’oublier. Cela est peut-être désuet, si l’on considère le paradigme politique, social et économique actuel, mais redeviendra un jour, sans aucun doute, une innovation.

Donnant une voix à l’autre (la voix opposée, la voix inconnue, la voix que nous ne voulons pas entendre), le critique d’art se positionne dans la notion de « super-diversité ».

La nature « autoritaire » originelle de la critique d’art fait souvent contraste avec notre nouvelle réalité, qui est celle d’une société pluraliste, plus égalitaire. Ceci est cependant une fausse opposition - pour la simple raison que toutes les voix ne sont pas égales, et les positions de force ne vont pas disparaître. Il est possible, en effet, que les voix se mettent en question les unes les autres, mais elles ne sont pas égales. Une ombre de romantisme plane souvent sur le terme « super-diversité » ; il semble dépeindre la diversité comme quelque chose d’excessivement positif. En réalité, les différences provoqueront toujours des luttes et des conflits. La super-diversité désigne à la fois ce qui a trait à la personne (nous sommes, en nous-mêmes, diversifiés et irréductibles à une identité claire) et au public (notre société est une assemblée diversifiée de gens d’origines différentes, de différents milieux, statuts, langues, etc.) La super-diversité n’abolit pas les visions opposées, mais les prend plutôt comme point de départ du questionnement sur la manière de vivre ensemble. Dans la sphère publique demeureront toujours des visions différentes et opposées. Au sein de ces groupes différents, l’on trouve des autorités (auteurs) qui expriment ces différences. Quand les différences prennent la parole, l’autre se révèle lui-même, et crée un problème d’intérêt public. Dans nos sociétés actuelles, ces problèmes sont souvent marginalisés, voire médicalisés s’ils remettent trop en question le pouvoir en place. Il n’existe pas encore de véritable espace pour le débat public et la critique. C’est cet espace que la critique doit revendiquer. Non pas en s’adaptant et franchissant les frontières actuelles du débat public dans l’espoir de les remettre en question et les modifier de l’intérieur. Non, la critique d’art devrait opérer extérieurement à ce débat, et lui créer une alternative. Si la critique d’art veut gagner de l’importance, c’est à la création de cette sphère « différente » qu’elle devrait se consacrer. Ce processus s’accompagnerait peut-être d’une marginalisation plus grande. Mais l’on ne devrait pas craindre cela, cependant. Retournons à l?origine : une petite minorité marginalisée pratiquant l’art de l’écriture critique.

La critique d’art, pour qui?

L’effort de la critique d’art pour s’adapter aux techniques des nouveaux media et des media « sociaux » tient aussi au désir de toucher un public plus vaste. Il s’agit d’une tentative d’abaisser le seuil qu’il faut atteindre pour pratiquer la critique d’art. Il peut être clair, néanmoins, que la critique d’art n’a pas besoin d’être élargie mais approfondie. Frie Lysen, une organisatrice de festivals, dit la chose suivante : L’art est élitiste, mais l’on doit considérer que l’élite est aussi étendue que possible. Cela me semble plus intéressant que de placer la barre moins haut. L’on pourrait en dire de même de la critique d’art. Dans la critique d’art 2.0 (la critique qui n’est pas une critique), la barre est placée si bas que le critique d’art et sa tradition sont ridiculisés.

En Belgique, par exemple, une initiative intitulée « De Zendelingen » (Les missionnaires) a été prise récemment par un groupe se décrivant lui-même comme une « agence pour l’emploi des critiques d’art ». Ce « bureau de la critique d’art » est fondé sur l’idée de « placer la barre moins haut » comme étant une garantie de « qualité ». Par l’intermédiaire d’installations « interactives », de gestes « sympathiques » et d’une utilisation « intensive » des media « sociaux », ils tentent d’être la référence en matière de renouveau de la critique d’art. L’ironie ne saurait être poussée plus loin. La conséquence est le cynisme.

La critique d’art ne devrait pas viser à élargir ses activités à un public plus vaste et à faire, de tout un chacun, un critique. De nos jours, la critique d’art devrait plutôt opter pour la stratégie opposée : une assemblée de petite taille, exclusive, composée de personnes désireuses d’examiner la vie, et qui tentent d’être conscientes des structures qui nous entourent. La critique d’art se doit, aujourd’hui, d’opérer dans les marges ; ceci donnera plus de valeur, et apportera plus de considération aux pratiques de la critique d’art que si elle opérait au sein du courant dominant et des masses.

Comment passer à la « critique d’art 3.0 »?

La « critique d’art 3.0 » doit opérer dans les marges. Elle doit se garder de vouloir prendre part au débat « sociétal », dominant (qui n’a, par essence, pas grand-chose d’un débat). L’avenir de la critique d’art se dissimule dans des outils anciens. La critique d’art œuvre au mieux lorsqu’elle est écrite sur papier : dans les livres, dans les magazines et les journaux (alternatifs), avec un graphisme serein. La « critique d’art 3.0 » est presque la même que la « critique d’art 0.0 ». La différence est que la réalité est autre ; la critique d’art 3.0 est mise au défi par la réalité super-diverse de notre société contemporaine. Par conséquent, il s’agira d’une critique d’art plus politisée, en ce que des vues opposées plus nombreuses seront confrontées les unes aux autres. Ces voix opposées se développent dans les marges du régime politique actuel. C’est en partant des marges seules que la transition peut être mise en œuvre.

En outre, la critique d’art occidentale aura aussi à remettre en cause son propre cadre de référence, dans la mesure où il est de plus en plus confronté à d’autres conventions culturelles et traditions. Le but ne devrait pas être de tout unifier dans un nouveau genre de canon culturel. Mais une plus grande conscience des autres cadres de référence pourrait aider à mieux comprendre et respecter les contrastes et les oppositions. C’est ici que la critique d’art contribue à la sphère publique. La « critique d’art 3.0 » faisant retour à ses origines - ceci serait l’action la plus innovatrice à accomplir. La critique a la faculté de déstabiliser les régimes qui font la loi et de révéler leurs faiblesses potentielles. Cette faculté a le pouvoir d’induire des changements (en bien ou en mal, selon le point de vue) dans le climat politique.

Dans la prise de conscience de son importance, la critique d’art doit considérer avant tout ses racines. C’est là que la direction future, les buts et une possible renaissance de la critique d’art peuvent être découverts.

Anna Siegel
Publié le 13/01/2015
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