Analyse à décoder

Génération Post-Internet

Analyse à décoderArt contemporain | « Post-Internet » : le terme est largement utilisé par les Anglo-Saxons. Pourtant, en France comme ailleurs, peu connaissent la réalité qu’il recouvre puisque paradoxes et contradictions le caractérisent. Cette notion ne signifie tout d’abord pas le dépassement d’Internet mais, au contraire, sa globalisation telle que la réalité en a été infiltrée. La distinction entre URL - Un Real Life - et IRL - In Real Life -, qui séparait précédemment les expériences vécues en ligne ou hors de celle-ci, est ainsi rendue caduque par la généralisation de ce qu’on appelait il n’y a pas si longtemps encore le World Wide Web. Exploration.

Adham Faramawy, Vichy Shower, 2014, HD Vidéo © Adham Faramawy
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Adham Faramawy, Vichy Shower, 2014, HD Vidéo
© Adham Faramawy

Un label

L’expression « post-Internet » a ensuite été récupérée afin de désigner une (très) jeune génération d’artistes influencés par Internet, mais dont les œuvres existent de manière tangible. Principalement à Londres et New-York, les galeries sont envahies par une prolifération de toiles et d’installations aux couleurs néons issues du numérique. Ce n’est pas un hasard si ces œuvres apparaissent dans ces capitales de marchés financiers. L’utilisation d’une étiquette comme celle de « post-Internet » est d’ailleurs une stratégie éprouvée de l’histoire de l’art : elle permet de circonscrire un groupe afin de le faire exister dans une réalité commerciale. Ces artistes ainsi qualifiés produisent régulièrement ce qui apparaît comme des simulacres de publicités. On peine à y voir plus qu’une attraction sans limite pour le présent. Comme dans l’art dit « Pop » , impossible souvent de déceler la frontière entre critique et fascination.

Un élan digital

A l’instar de la perspective ayant été le catalyseur de nouvelles formes et d’une nouvelle philosophie à l’aube de la Renaissance, Internet est la technologie fondatrice du XXIe siècle. Cette révolution technologique est loin de n’avoir influencé qu’un petit nombre de jeunes gens tout juste diplômés. La génération Y, doit-on le rappeler, se traduit en anglais par « digital native »- née dans le digital. Elle concerne tous les artistes nés à partir de 1980. Même le retour à l’archive que l’on a pu observer dans l’art ces dernières années est indexé sur cette accessibilité à d’innombrables informations à priori dématérialisées. Addiction à l’écran et attachement au document sont des réactions divergentes face à un stimulus commun. La jouissance rétinienne ressentie face aux couleurs d’Adham Faramawy, Petra Cortright ou Artie Vierkant n’est pas plus « post-Internet » que le sont les jeux de langages d’Antoine Catala et Benjamin Seror ou l’attachement pour le document de Benoît Maire, Louise Hervé & Chloé Maillet ou Raphaël Zarka.

Une fascination tempérée

L’émergence d’une nouvelle conscience face aux outils informatiques est l’apanage de beaucoup d’artistes nés avec le numérique. Si les possibilités offertes par Internet en terme de diffusion, d’accession au savoir et de production de formes nouvelles attirent, elles ne ternissent pas un doute profond à leur égard. Il est de notoriété publique que ce savoir si accessible est un leurre en terme de libertés individuelles. Il sous-tend l’économie des datas. La réalisatrice et auteur Hito Steyerl est certainement celle qui a théorisé de façon la plus fine le lien entre Internet et société de surveillance. Elle décrit inlassablement la façon dont l’humanité disparaît peu à peu sous un flot d’images retouchées. Ses vidéos « Strike et Strike II » manifestent ainsi un refus de faire image, tout en en produisant paradoxalement une. Dans « Emilie’s Coco » d’Antoine Catala, une jeune fille à la voix monocorde et à l’histoire sans saveur traduit le nivellement culturel d’une génération qui cherche pourtant à tout prix à « crever l’écran ». Ce double désir de sortir des écrans tout en y restant très lié - incarnée par la forme sculpturale qui se détache à l’intérieur du plan en deux dimensions de l’œuvre d’Antoine Catala - définit de fait les digital natives.

Un espace juridique à repenser

Internet a complètement bouleversé l’idée même de droit. Le droit d’auteur comme le droit à l’image semblent maintenant obsolètes. L’utilisation grandissante par les artistes de la vidéo n’est pas sans lien avec ce phénomène : une œuvre d’art dont l’image est diffusée sur Internet devient un bien public. C’est une infiltration bien pratique puisque peu d’œuvres peuvent se targuer de conserver leur matière lorsqu’elles changent de support. La question d’une refonte de tous les principes du droit, si elle n’est pas directement posée par les artistes, fait ainsi jour. Une révolution, qu’elle soit technologique ou idéologique, n’arrive jamais seule. D’ailleurs, le matérialisme spéculatif de Quentin Meillassoux opère actuellement tel un séisme au sein de la philosophie occidentale. Pourquoi parler de « post » alors que le présent n’appelle qu’au renouveau ?

Charlotte Cosson et Emmanuelle Luciani sont curators et critiques. Elles sont les commissaires de l’exposition « Post-Internet » à l’espace Paradise dédié à l’Art Vidéo de Leclère-Maison de vente à Marseille. Elles co-dirigent le MAMO, Centre d’Art de la Cité Radieuse à Marseille.

Charlotte Cosson & Emmanuelle Luciani
Publié le 11/06/2014
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Adham Faramawy, Vichy Shower, 2014, HD Vidéo © Adham Faramawy Antoine Catala, Emilie’s Coco, 2013, HD Vidéo © Antoine Catala Hito Steyerl, Strike, 2010, HD Vidéo © Hito Steyerl

Adham Faramawy, Vichy Shower, 2014, HD Vidéo
© Adham Faramawy

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