Analyse à décoder

La Plasticité du langage

Analyse à décoderArt contemporain | À l’ère du numérique, du décodage et du chiffrage, nous assistons à une multiplication d’écritures en résonance avec les réseaux sociaux,twitter, sms, blogs ou facebook. Leurs langages passent bien sûr par la parole écrite mais se nourrissent aussi de signes et autres pictogrammes, bouleversant ainsi l’ordre établi de la grammaire et des dictionnaires. À l’heure de la polyphonie, les langues du monde entier se rencontrent, bouleversant nos modes de déchiffrement et nos perceptions. « La plasticité du langage » , exposition conçue en deux volets pour la fondation Hippocrène à Paris, rassemble pour la première fois des positions historiques et contemporaines en résonance avec les problématiques du XXIème siècle. Comment l’écriture des choses et des mots s’articule-t-elle?

Alighiero Boetti, Perdere la bussola, Broderie sur tissu © Courtesy galerie Tornabuoni Art
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Alighiero Boetti, Perdere la bussola, Broderie sur tissu
© Courtesy galerie Tornabuoni Art

Les grands mouvements français d’avant-garde

La plasticité du langage parcourt les grand mouvements avant-gardes français, du Lettrisme au Nouveau Réalisme, de la poésie expérimentale à la scène internationale actuelle. Ce vaste panorama témoigne de la place centrale du langage dans la scène artistique française et européenne à travers le temps, avec ses continuités et ses ruptures. De l’après-guerre à aujourd’hui, certains de ces artistes sont venus de toute l’Europe pour vivre en France, amenant avec eux leur culture et inventant des modes de pensée à travers leur langue, devenue pour eux la source d’une nouvelle forme de créativité. Ils embrassent aussi bien l’écriture, la poésie, la musique que la performance et, si leur poésie sonore ou phonétique peut être asémantique, tout ce qu’elle perd en signification, elle le gagne en plasticité. Ce « bruissement de sens », selon la belle expression de Roland Barthes, génère une ouverture à un autre imaginaire et nous met en phase avec le tissage de la langue de chacun - comme un corps vivant.

Les images et les mots, de Hans Holbein à Raymond Roussel

La complexité de la relation entre les mots et les choses, la subordination de la forme au discours ont régi l’histoire de la pensée occidentale depuis Platon. Au XVIème siècle, les iconoclastes du Nord liés à l’essor du protestantisme ont affirmé la suprématie du texte avec la mise à mort de l’image. Hans Holbein le Jeune a dès lors ajouté aux portraits qu’il peignait une inscription horizontale portant le nom de la personne représentée et la date. Deux conceptions s’opposent dans ses tableaux : l’une à deux dimensions, l’écriture, l’autre à trois dimensions, la peinture, fondée sur l’apparence picturale de la personne et intégrant un effet de perspective. Au XXème siècle, René Magritte fut l’un des premiers à s’opposer à ce principe, avançant que « dans un tableau, les mots sont de la même substance que les images ».
La première guerre mondiale a généré le Manifeste dada (1918), qui, s’attaquant à la logique, aux comportements, aux discours, aux conventions de l’art et à l’idéologie politique qui ont provoqué cette tragédie européenne, entend ainsi faire tabula rasa de l’ordre établi du langage. L’avant-garde du XXe siècle abandonne le concept de la mimesis, la ressemblance avec le modèle et contribue ainsi à l’éclatement de l’unité de l’image, à laquelle est liée celle du langage. Figures et signes déconstruits sont alors compris dans leurs interactions et leur syntaxe interne, composant un nouvel espace hétéroclite, oscillant entre figuration et abstraction mettant en évidence une cartographie mentale, un processus artistique.

Entre les mots

La langue avec laquelle nous sommes nés et que nous manions tous les jours, souvent sans y prendre garde, devient alors un espace concret, visible. Cette langue qui existe avant nous et dans laquelle nous nous inscrivons, cette trame qui nous traverse et nous contraint à l’exercice quotidien du chiffrage et du déchiffrage fait naître un espace artistique décalé par rapport à la soi-disant réalité et à ses automatismes, un espace peuplé de signes étranges et de paroles mystérieuses. Les différentes positions artistiques nous plongent dans l’espace sonore et énigmatique de la prime enfance, de « lalangue », selon le mot de Lacan, et nous font toucher la dimension sensorielle de l’intime. A chacun de vivre l’expérience subjective et d’inventer son espace imaginaire : Peter Downsbrough, Raymond Hains, Jacques Villeglé, Georges Noël, Ben, Philippe Cazal, Agnès Thurnauer, Jean Daviot, Alighiero Bœtti, Ernest T, Claude Closky, Johan Creten, Jaume Plensa, Julien Blaine, Wolman, François Dufrêne, Isidore Isou, Maurice Lemaître, Henri Chopin, Henri Michaux, Jean Dupuis, Laurent Mareschal, Mounir Fatmi.

Entre les langues

Le langage sous sa forme architecturale, comme un dispositif visuel et graphique interroge l’articulation entre texte et image, mais aussi la pluralité des langages, la pluralité des cultures. L’approche poétique du langage, libérée du joug de la grammaire comme des règles souvent inhibantes et des codes normatifs. La face cachée du langage est un lieu d’équivoque où on entend autre chose que ce qui est dit et où on perçoit autre chose que ce qui est montré : l’espace mental. Dans « L’Interprétation des rêves » , Sigmund Freud compare le rêve à un rébus, un langage opérant par métonymie, métaphore, mot d’esprit. Le contenu du rêve nous est donné sous forme d’hiéroglyphes, dont les signes doivent être successivement traduits dans la langue des pensées du rêve. Les mots du récit comme signifiants graphiques et les sons comme signifiants phoniques vont composer la chaîne associative qui permet l’interprétation. Plus tard, Jacques Lacan nous pousse aux limites de la langue : « Le phonème, ça ne fait jamais sens. L’embêtant, c’est que le mot, le mot ne fait pas sens non plus, malgré le dictionnaire. Moi, je me fais fort de faire dire dans une phrase à n’importe quel mot n’importe quel sens. Alors, si on fait dire à n’importe quel mot n’importe quel sens, où s’arrêter dans la phrase? Où trouver, où trouver l’unité élément ? »
Les œuvres, comme l’indique le mot « plasticité », soulignent l’aspect dynamique de la langue, comprenant un corpus vivant, hybride, en transformation permanente. Le terme « plasticité » renvoie également aux enjeux actuels de la recherche en neurosciences : Art & Language, Tania Mouraud, Jorinde Voigt, Sophie Calle, Basserode, Max Wechsler...

Perspectives

- Invention d’un alphabet, d’une langue créant un nouveau code artistique visant une autre lecture et compréhension du monde. Le langage est perçu soit dans sa dimension poétique, qui crée un autre espace imaginaire, soit dans un engagement politique qui peut devenir vecteur de déstabilisation et indicateur de contre tendance.
- L’œuvre est une boite à outils qui met en évidence les propres enjeux dont elle est issue. Comment se fabrique la syntaxe entre texte et image?
- L’espace plastique s’apparente à un « Bloc-notes magique » (Wunderblock, Freud), révélant traces, lignes, effacement et gribouillage qui témoignent de l’intime de l’écriture. L’élaboration de l’œuvre devient la voix off de l’artiste, faisant participer le spectateur, tel un interlocuteur privilégié. Comment nous inscrivons-nous dans le monde?

Walter Benjamin constatait la fugacité et la répétition de l’œuvre d’art « à l’ère de sa reproductibilité technique », née avec l’invention de l’imprimerie au XVIe siècle et entrainant la déperdition du singulier pour le multiple.

Jeanette Zwingenberger
Publié le 16/10/2012
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Alighiero Boetti, Perdere la bussola, Broderie sur tissu © Courtesy galerie Tornabuoni Art Jean Daviot, ROMA, 2008, Impression numérique, 73 x 92 © Jean Daviot François Dufrêne, La cantate des mots camés, 1977 © Collection particulière Julien Blaine, La langue n’a point d’os (1), 2005 © Collection Lerka, Saint Denis de la Réunion Julien Blaine, La langues n’apoint d’os (2), 2005 © Collection Lerka Agnès Thurnauer, Olympia, 2005 © Collection Mr et Mme Roze Art & Language, Index 17n°1, 2002 © Courtesy Galerie Thaddaeus Ropac Basserode, Passé,Présent,Futur (Français, Allemand, Anglais) © Artiste

Alighiero Boetti, Perdere la bussola, Broderie sur tissu
© Courtesy galerie Tornabuoni Art

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