Analyse à décoder

Art et Mode, évolutions et révolutions croisées (Volet 2)

Analyse à décoderArt contemporain | En 2009 comme en 1929, une crise économique s’étend comme une lame de fond à travers le monde. Le phénomène de crise engendre une perte de repères et fait émerger un ensemble de transformations inéluctables, lentement opérées, jalons de renouveau. Comme des voyants extra sensibles les artistes explorent en éclaireurs le terrain de nouveaux imaginaires, aussitôt captés par l’univers très créatif de la Mode. Evolutions et révolutions croisées.

 © Martin Margiela

Le XX° siècle ou le triomphe de nouveaux imaginaires

La modernité du XX° siècle naît dune nouvelle perception de l’espace et du temps, conjugaison de progrès techniques qui vont en quelques années dépasser tout ce qui a été accompli en plusieurs millénaires : l’électricité, la photographie, la radio, le téléphone, le chemin de fer, l’aéroplane. Cette nouvelle circulation des connaissances ouvre une conscience du monde inédite. Jouissance de la modernité, expansion coloniale et esprit guerrier cœxistent jusqu’à la première grande guerre qui embrasera l’Europe de 1914 à 1918 et dont la crise de 1929 est l’une des conséquences. Parallèlement, dans le domaine de l’art apparaissent de nouveaux questionnements, de nouveaux imaginaires. Les artistes cherchent à dynamiter les formes établies pour créer d’autres espaces de liberté : l’expression de la pulsion de vie (Fauvisme et Expressionisme allemand), l’exaltation du progrès (Futurisme italien), la déconstruction du corps et de lespace (Cubisme), les voies de « l’abstrait » (Kandinsky, Mondrian), la suprématie de la sensibilité pure (Malevitch). En 1915, Marcel Duchamp, fuyant la guerre, est déjà célèbre aux USA. Dans ce climat de liberté, il abandonne la peinture et invente le concept de « ready-made ». Un objet du quotidien, déjà fabriqué, est élevé au rang d’œuvre d’art et édité à de nombreux exemplaires : « Le porte bouteille » (1913-15), un urinoir renversé intitulé « Fontain » (1917). Ces gestes, nourris d’un imaginaire annulant tout repère, anticipent cette notion du « tout prêt », aujourd’hui totalement infiltrée dans notre quotidien, du prêt-à-porter au « prêt-à-consommer ».

De l’art à la vie

De ce vaste champ expérimental jaillit naturellement une autre nécessité : relier l’art à la vie. Des liens viscéraux entre les mondes de lArt et de la Mode se tissent alors, dans l’effervescence de la modernité. En s’emparant du vêtement, certains artistes vont considérablement faire évoluer la notion de création dans la couture, de même que certains couturiers vont capter ces différentes mutations.
A partir de 1912, alors qu’il a 59 ans, le grand couturier et mécène Jacques Doucet fait « tabula rasa » de sa collections d’œuvres du XVIII° siècle pour se tourner vers l’art et la modernité. En 1924, sur les conseils d’André Breton, il acquiert l’œuvre de Picasso fondatrice du Cubisme, « Les demoiselles dAvignon ». Jusquà sa mort le 29 octobre 1929 (4 jours après le « jeudi noir »), il imprègnera sa mode des nouvelles formes d’art, de littérature et de poésie de la génération contemporaine.
Le peintre français Raoul Dufy transforme le monde du textile et de la mode en créant des tissus pour la manufacture de soieries lyonnaise Bianchini et Férié. Il collabore avec le couturier Paul Poiret et réalise entre 1909 et 1930 des croquis de robes qui expriment une mise en liberté du corps de la femme par la fluidité et le plaisir. De l’autre côté de la frontière, les artistes futuristes italiens explorent également de nouvelles sensorialités à partir du corps et du vêtement, envisagés comme des médiums pour « libérer tous les possibles ». Principales expérimentations : les couleurs de Marinetti appliquées directement sur la surface de la peau, les « cravates sculptures » de Giacomo Balla dont lune delles revêt une petite ampoule électrique quil samuse à allumer en croisant une personne. Ou encore « la TuTa », inventée en 1919 par Ernesto Michaelles, dit Thayaht, une combinaison inspirée du vêtement de travail des ouvriers américains quil élève au rang de création.
Le même Thayaht collabore également avec la maison de haute couture Madeleine Vionnet. Ses conceptions, inspirées du cubisme et de l’œuvre de Le Corbusier, serviront de catalyseurs aux visions révolutionnaires de la créatrice pour qui « l’idée dune robe est mentale ». Sans passer par le dessin préparatoire, elle coupe directement dans le biais du tissu des formes géométriques primaires (carré, rectangle, cercle) quelle transmute, selon un principe « quasi alchimique », en des drapés dune pure fluidité. Délivrer le corps de la femme de l’emprise du corset, l’affranchir.... Voilà toute sa philosophie.
Les artistes avant-gardes russes émigrés à Paris après la révolution de 1917 travailleront aussi avec le monde de la couture, mettant en application une esthétique liée à l’industrie développée dans leur pays d’origine. Sonia Delaunay réfléchit sur l’adéquation du motif et de la coupe, assemble, pratique le collage en référence à la peinture cubiste. Elle collabore avec la maison de couture Redfern, crée des robes poèmes avec Tristan Tzara et des tissus avec Lliazd, poète russe et critique dart, qui réalise des dessins mathématiques. Ce dernier travaillera également avec Gabrielle Chanel entre 28 et 33 sur l’élaboration des fameux jerseys. Avec le Surréalisme, les passerelles entre le monde de l’art et l’élite de la couture vont se multiplier : les collaborations de Dali avec Elsa Schiaparelli donneront naissance à des créations emblématiques comme « la robe Homard » (1930), « Le chapeau chaussure ». L’artiste Man Ray, sollicité comme photographe de mode par de prestigieux magazines comme Vogue ou Harpers Bazaar contribue à diffuser largement l’esthétique surréaliste dans la société. Chanel, elle aussi, travaille avec Dali ou Cocteau, réalise des costumes de ballet pour Ballanchine. Dans cette effervescence, la Maison Jeanne Lanvin innove dans la communication d’une image en phase avec le goût de l’époque, grâce au concours de l’architecte décorateur Armand Rateau, très en vogue entre les deux guerres. Dans ce monde en transition se concentrent donc en France toutes sortes d’expérimentations, des plus marginales aux plus fonctionnelles. Les nouveaux concepts de mobilité, de multiplicité, et la nécessité de l’industrialisation du vêtement que les artistes avaient anticipée se réaliseront concrètement après la seconde guerre avec notamment l’avènement du Prêt-à-Porter.

Effervescence créative après le séisme de 39-45

Après la seconde guerre mondiale, l’échiquier politique mondial s’articule autour d’un système bipolaire Est Ouest. Le centre de gravité économique et culturel se déplace vers les Etats-Unis qui vont exprimer leur toute puissance dans une nouvelle conquête, celle de l’espace. Les nations européennes, après une période de reconstruction, jouissent de la consommation propre à la prospérité renaissante. Cela se traduit, dans le domaine de l’art, par l’émergence dune scène internationale dominée par les USA, un foisonnement de nouveaux mouvements et d’esthétiques qui prennent appui sur les espaces de liberté explorés avant guerre. A Paris -qui reste le centre de la Mode- une nouvelle génération de couturiers continue d’élargir son champ d’inspiration à travers le prisme de la peinture, de la sculpture ou de l’architecture. Yves Saint Laurent rend hommage aux artistes qu’il admire avec la fameuse « robe Mondrian » en 1965, sa collection Pop en 1966 qui traduit l’influence de ce mouvement artistique américain. Braque, Matisse ou Van Gogh reprennent également vie au fil de ses collections. Résolument tourné vers le futur, exploitant des matières audacieuses comme le PVC, André Courrèges se nourrit d’architecture et de design pour concevoir un vestiaire révolutionnaire : « Fille de lune » en 1964 où il architecture et fonctionnalise le vêtement, la « combinaison seconde peau » en 1969, digne héritière de celle de Thayaht en 1919. Les robes en métal de Paco Rabanne, issues de la collection « Les importables » (1970) vont jusqu’à abolir la notion même de textile au profit d’effets vibratoires et luminescents propre à la sculpture. Une expérimentation proche de l’esthétique du film de William Klein « Qui êtes-vous Polly Maggoo? » (1966) pour lequel les sculpteurs Bernard et François Baschet ont créé des robes sculptures qui jouent avec l’éclat et les vibrations sonores des assemblages de feuilles de métal qui les constituent.
Plus récemment, dans les années 80, une nouvelle génération d’artistes, très médiatisée, se saisit de la rue, de la BD, du melting-pot social, de la sexualité, abolissant les frontières entre la « haute et basse culture ». Jean-Charles de Castelbajac, immergé dans l’air du temps, crée des collections où il invite ses amis artistes : Combas, Blais, Di Rosa ou Haring à investir le support du vêtement, réaliser des scénographies de défilé ou devenir les mannequins de ses collections masculines. Ces années marquent le début dune lente transition vers l’ère de la communication propre à notre période actuelle où l’art contemporain, l’architecture et les artistes deviennent des vecteurs d’image pour les grands groupes de luxe.

Art, mode, luxe... autour d’une esthétique de l’émotion

Au cours des années 2000, le monde de l’art contemporain a vu naître des changements récurrents du fait de la montée en puissance de nouveaux acheteurs venus de pays émergents et de l’augmentation spectaculaire des prix dans une sphère hautement spéculative où l’imaginaire de la réussite côtoie le merveilleux.
Le monde du luxe et de la mode s’y associe, interpénètre le monde de l’art. De grands groupes développent une communication mettant l’art, les artistes et l’architecture au cœur de leur stratégie d’entreprise. François Pinault installe sa collection dans deux lieux mythiques de Venise, le Palazzo Grazzi et la Punta de la Dogana dont la réhabilitation est confiée à l’architecte japonais Tadao Ando. Il mène par ailleurs une politique offensive de diffusion et de circulation de sa collection à travers les musées de villes françaises et étrangères. Bernard Arnault, après avoir fait « relooker » le classique sac Vuitton par l’artiste japonais Murakami, fait appel à Frank Gehry pour concevoir « l’architecture-sculpture » de sa fondation à Paris. Chanel, avec le « Mobil Art » de Zaha Hadid, conçoit un nouvel outil de communication nomade dans lequel des artistes sont invités à réinterpréter le fameux sac 2-55. Hermès reprend ce concept itinérant en confiant à l’artiste Didier Faustino la réalisation de sa « H Box ».
Dans ce contexte, les artistes qui ont émergé ces dernières années sur la scène internationale ont pour point commun d’intégrer dans leur processus de création une esthétique de l’émotion, des formes déjà inventées appartenant à une mémoire collective pour susciter l’empathie du regardeur. Cest le cas de Jeff Koons qui sinscrit dans une tendance Néo Pop. De son côté, Damien Hirst, en puisant dans l’univers de la mystique des « curiosités » du XVII°, réalise des sculptures spectaculaires, animaux découpés et conservés dans des caissons de formol, de nombreuses vanités dont l’éblouissante « For the Love of God », totalement incrustée de diamants dont le coût de fabrication se monte à 20 millions de dollars. On peut encore citer entre autres : Murakami qui développe une esthétique « Manga » reposant sur l’émotion ; ou les installations « simulacre » de litalien Maurizio Catalan. Par ailleurs, les références à l’Art se multiplient dans les collections de nombre de créateurs qui associent leur nom à celui de grands artistes : Chloé/ Joan Mitchell, Missoni/Monet, Balenciaga/Warhol.

Crise et mutation : de nouveaux imaginaires en perspective

La crise actuelle, comme celle de 1929, a démarré d’un crack boursier en septembre 2008. Elle touche la consommation de l’ensemble de la classe moyenne à travers le monde et agit dans tous les secteurs, même celui du luxe. Elle va tout autant nous marquer et transformer nos habitudes. La désorientation du désir observée ces dix dernières années, symptôme d’une société en dépression latente, est en train de se recentrer sur l’essentiel : le sens, l’invention, dont on voit poindre quelques signes avant-coureurs dans le domaine de l’art comme dans celui de la mode. L’exposition internationale de la biennale de Venise (2009) Fare mundi (Faire les mondes) - à contre courant des effets médiatiques du marché de l’art- invoque le recours à la poésie, à l’utopie nécessaire à toute invention et au processus de création des artistes.
Certains artistes interrogent de nouvelles perceptions et comportements avec des œuvres totalement dématérialisées (Jean-Baptiste Farkas, Tino Sehgal...). Par ailleurs, la nouvelle Biennale de Paris, dirigée par Ghislain Mollet-Viéville, agit comme un manifeste remettant en cause le statut d’œuvre d’art à travers une « non-exposition ». Un phénomène à mettre en correspondance avec le défilé de haute couture d’Olivier Saillard, historien de la Mode dont les tenues invisibles étaient évoquées à travers l’imaginaire de textes dits par le mannequin Violetta Sanchez (2007).
Dans le même esprit, on observe, chez certains couturiers, une aspiration à échapper aux codes propres à la mode. A côté de leurs collections commerciales, protégeant leur espace de créativité par une communication fondée sur l’extrême discrétion, Martin Margiela comme Hussein Chalayan ont développé des créations expérimentales proches de celle de l’art. Dans sa ligne artisanale O, le premier réalisait des pièces uniques à partir de vêtements transformés, accessoires ou objets recyclés tandis que le second -nourri de philosophie, d’anthropologie et d’architecture- insuffle son imaginaire futuriste à travers des expérimentations technologiques où les robes se transforment, se métamorphosent, et vont jusqu’à disparaître.
Le retour à l’utopie ou la remise en question de l’œuvre d’art cœxistent avec d’autres voies, d’autres imaginaires nés des nouvelles explorations scientifiques, biologiques, technologiques : autant de notions comme « le Vivant » (animalité, alchimie), les formes du langage et ses perturbations, la mise en réseau de l’individu, une perception nouvelle du temps et de l’espace redéfinissant l’idée de mémoire...
Il est vrai que le processus de création de l’artiste envisage un autre temps que celui du créateur de mode sous l’emprise de calendriers sévères. Mais les univers de l’Art et de la Mode n’ont pas fini de dialoguer, de distiller par des transformations silencieuses, de nouveaux imaginaires, dans un monde en train de s’inventer.

Nina Rodrigues-Ely
Publié le 24/02/2010
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