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Forensic Architecture : extension du domaine de l’architecture

Art contemporain | Forensic : le terme n’a pas d’équivalent en français et se réfère communément aux investigations médico-légales. Eyal Weizman, le fondateur de Forensic Architecture, une agence de recherche atypique fondée en 2011 et basée au Goldsmiths College de Londres explique que forensic est ici à comprendre comme venant du latin forensis, «  ce qui appartient au forum  ». Répondant à l’urbanisation et à l’enregistrement médiatique des conflits, l’agence met en place des méthodes pour analyser et comprendre spatialement la multiplicité de données sur des sites de conflits en les modélisant en 3D.

The Architecture of Hellfire Romeo: Drone strike in Miranshah, Pakistan, 2012 © Forensic Architecture
The Architecture of Hellfire Romeo: Drone strike in Miranshah, Pakistan, 2012
© Forensic Architecture

Archéologies du temps réel

Forensic Architecture rassemble autour de ses investigations des chercheurs venant d’une grande diversité de disciplines  : artistes, architectes, designers, informaticiens, archéologues, analystes de media, juristes, journalistes, scientifiques. Ils se définissent comme des topographes travaillant à partir de media.
Leurs recherches portent sur les sites de conflits armés, les violations des droits de l’homme, la violence d’État et l’ «  l’écocide  » (l’atteinte à un environnement naturel) dans le but d’en produire une compréhension à l’échelle spatiale, architecturale et urbaine qui défie les pratiques traditionnelles de preuves basées sur les entretiens de témoins conduits après les faits.

Pour chaque site de conflit, les chercheurs analysent divers types d’images : vues satellites, images aériennes, vidéos et photographies postées par milliers par des individus sur les réseaux sociaux au moment d’un fait. À la suite d’une analyse minutieuse des matériaux hétérogènes recueillis, ils développent une modélisation 3D et animée de l’espace-temps de chaque site de conflit. Pour ce faire, ils utilisent la photogrammétrie qui permet la reconstruction 3D du site à partir de multiples points de vue photographiques.

Miranshah © Forensic Architecture
Miranshah
© Forensic Architecture
En confrontant et analysant les images prises au moment des frappes de drones lancées par l’armée américaine dans le village de Miranshah au Pakistan en 2012, les chercheurs localisent précisément les points d’impact. Puis analysant image par image une vidéo prise dans la salle d’une maison où s’était introduit un drone, ils reconstruisent la salle en ruines, identifient l’arme utilisée et son mouvement à partir de ses impacts sur les murs. Ces techniques sont développées pour de nombreux sites notamment en Syrie pour l’analyse des frappes par armes chimiques (à Douma en avril 2018, ou à Khan Sheikhoun en 2017).

Douma Still © Forensic Architecture
Douma Still
© Forensic Architecture
Khan Sheikhoun © Forensic Architecture
Khan Sheikhoun
© Forensic Architecture
Les chercheurs cartographient un site en se basant sur des repères communs dans des séries d’images prises par des milliers de personnes à un même moment  : parfois ce peut-être grâce à un nuage, soit une architecture souple et éphémère. C’est ainsi qu’ils localisent précisément les points d’impact des frappes aériennes d’Atimah à la frontière entre la Syrie et la Turquie en mars 2015, à partir d’images postées sur les réseaux sociaux.

Pour chaque projet, une nouvelle méthodologie est pensée, de nouveaux outils sont trouvés. En Irak pour les recherches sur la destruction de villages Yazidi, ne pouvant pas se déplacer à pied sur les sites incertains, les chercheurs réalisent des photographies aériennes en attachant des appareils photo à des cerfs-volants. Ils confrontent ces images aux vues satellites d’avant et après la destruction des sites et à d’autres données de ces sites très peu photographiés. Ils parviennent ensuite à une cartographie précise des sites et reconstruisent en 3D l’architecture des bâtiments. Le projet est exposé à la Biennale de Design de Londres 2018 pour représenter le Royaume-Uni (The Destruction of the Yazidi Heritage).

Yazidi © Forensic Architecture
Yazidi
© Forensic Architecture

Une équipe de Forensic Architecture se nomme Forensic Oceanography. Elle s’attache aux violations des droits de l’homme en milieux maritimes. Depuis 2011, elle enquête sur les cas de non-assistance des États et organisations internationales lorsque des bateaux de migrants se trouvent en danger dans les eaux territoriales des États ou les eaux sous contrôle de l’OTAN. En analysant le cas d’un bateau de 63 migrants ayant sombré pendant 14 jours dans les eaux de l’OTAN en 2011, les chercheurs reconstruisent avec précision le déroulement des événements, révélant comment différents acteurs et témoins se soustraient à leurs responsabilités lorsqu’ils omettent de porter secours à des personnes en détresse (The Left-To-Die Boat). Depuis, d’autres cas similaires ont été révélés par Forensic Oceanography.

L’approche architecturale : un dispositif pointu d’analyse des images

Les nouveaux modes de recherches en média pensés par Forensic Architecture et les manières innovantes de présenter les recherches relèvent d’une extension du domaine de l’image et de sa définition. Les architectures 3D que créent les chercheurs à partir de milliers d’images 2D de natures diverses et contradictoires offrent une compréhension spatiale des sites de conflits en localisant les points d’action.
L’architecture 3D se révèle comme un dispositif essentiel pour regarder les images  : c’est voir en même temps plusieurs points de vue sur ces images, par exemple d’où vient un tir, comment il touche sa cible. Avec cette approche architecturale, Forensic Architecture révèle l’image comme un terrain de luttes. Leurs modélisations 3D des sites de conflits mettent en évidence des faits niés par les Ètats et les organisations internationales. De par les milliers d’images des réseaux sociaux sur lesquels se basent certains projets, les dispositifs de Forensic Architecture sont partie prenante d’une lutte politique qui part du «  forum  ».
À l’âge de la prolifération quotidienne de millions d’images sur les réseaux et du danger considérable des fake news, la haute précision des analyses de Forensic Architecture se révèle très précieuse pour la clarification des images et des faits des sites de conflits. L’agence collabore ainsi avec de nombreuses organisations internationales, notamment les nations unies, et organisations non gouvernementales comme Amnesty International.

Les perspectives

Avec Forensic Architecture, on est bien loin de ce que fait le photographe du Blow Up d’Antonioni qui zoomait dans l’image pour voir le crime. Ceci ne suffit plus aujourd’hui  : les images sont devenues si nombreuses, si complexes et contradictoires que l’architecture 3D se révèle nécessaire pour les éclaircir.
L’approche de Forensic Architecture prend ainsi acte d’une transformation du rapport à l’image. Pour voir l’espace, pour le comprendre, il faut reconstruire ses objets 3D.

Grenfell © Forensic Architecture
Grenfell
© Forensic Architecture

Dans sa perspective de clarification des images, Forensic Architecture a créé avec Amnesty International The Gaza Platform, un vaste ensemble de données prises avant et après le conflit de 2014 et comportant photographies, enregistrements audio, textes, images de satellites. En confrontant une multitude de sources, des liens se tracent entre les événements individuels dispersés, des modèles d’attaques se caractérisent, la conformité de conduite des forces israéliennes est vérifiée. Forensic Architecture conçoit cette plateforme comme un outil qui pourrait être utilisé pour de futurs conflits à Gaza ou autre part. La plateforme constituerait un moyen de pression pour arrêter les violations du droit humanitaire international.

Se définissant comme «  agence  » le statut de Forensic Architecture est inclassable de par la diversité de compétences de ses membres. Rattachée à l’école d’art qu’est le Goldsmiths College et financée notamment par le Conseil Européen de la Recherche, son approche spatiale des données médiatiques se présente comme un nouveau champ de développement de l’architecture, confrontant des architectures à leurs représentations médiatiques. En tant quel tel, la Forensic Architecture ou «  architecture d’investigation  » constitue une nouvelle discipline de recherche académique.

Pour Eyal Weizmann, la forme de l’exposition est importante pour faire l’expérience des recherches de l’agence, l’espace étant essentiel dans la compréhension des rapports entre les images.
En 2018, l’agence est nominée au prestigieux Turner Prize et ce geste est significatif d’une volonté d’ouvrir le domaine artistique à des pratiques engagées dans les champs de forces politiques du réel.

Maud Maffei
Publié le 14/02/2019
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The Architecture of Hellfire Romeo: Drone strike in Miranshah, Pakistan, 2012 © Forensic Architecture

The Architecture of Hellfire Romeo: Drone strike in Miranshah, Pakistan, 2012
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