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Comment un artiste travaille-t-il avec l’intelligence artificielle ?

Art contemporain | Alors que Christie’s met aux enchères pour la première fois (2018) une peinture réalisée à l’aide de l’intelligence artificielle par un collectif français nommé Obvious, l’expression magique est sur toutes les bouches. Qu’est-ce que l’art en intelligence artificielle ? L’art en intelligence artificielle se situe dans le droit fil de l’art génératif qui est né au moment de la révolution électronique. Les programmes d’aujourd’hui trouvent leurs sources dans les systèmes de feedback (retour de l’information) qui sont aux bases de l’électronique et avec lesquels travaillent les artistes depuis plus de cinquante ans.

Vera Molnar, Square Structures,1989 © DAM Digital Art Museum
Vera Molnar, Square Structures,1989
© DAM Digital Art Museum

L’intelligence artificielle comme médium artistique

En résonance aux développements de l’électronique dans les années 1960, les artistes intègrent l’aléatoire dans le processus de l’œuvre d’art. En 1959, Jean Tinguely met au point les meta-matics, des machines à dessiner, où le tracé du dessin est confié à la machine (1).

Jean Tinguely, Méta-Matic No. 10, 1959 © Musée Tinguely
Jean Tinguely, Méta-Matic No. 10, 1959
© Musée Tinguely

En 1968, Vera Molnar élabore ses premiers dessins assistés par ordinateur, où la machine dessine à partir du programme crée par l’artiste.

Vera Molnar, Molnaroglyphes, 1977-78 (14 dessins assistés par ordinateur) © Photo (C) Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Georges Meguerditchian, (C) ADAGP, Paris
Vera Molnar, Molnaroglyphes, 1977-78 (14 dessins assistés par ordinateur)
© Photo (C) Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Georges Meguerditchian, (C) ADAGP, Paris

La même année, Sol LeWitt conçoit ses Wall Drawings, réalisés par des interprètes à partir de sa notice d’instructions (énoncé) qui s’apparente ainsi à une partition musicale.

Vue d'installation du Wall Drawing #260, Sol LeWitt au Museum of Modern Art, 2008.
Sol LeWitt, Wall Drawing #260, 1975 © 2008 Sol LeWitt/Artists Rights Society (ARS), New York. Photo © Jason Mandella
Vue d'installation du Wall Drawing #260, Sol LeWitt au Museum of Modern Art, 2008. Sol LeWitt, Wall Drawing #260, 1975
© 2008 Sol LeWitt/Artists Rights Society (ARS), New York. Photo © Jason Mandella

Ces trois exemples mettent en évidence une question artistique clé  : le hasard contrôlé. L’artiste travaille depuis toujours avec des outils dont il sonde les limites, avec lesquels il joue, qu’il contrôle : la tavoletta, la camera obscura, l’appareil photo, la caméra… jusqu’aux algorithmes qui constituent un nouveau medium artistique depuis les années 1960. Les programmes actuels d’intelligence artificielle ne sont que des sophistications algorithmiques qui reflètent de nouveaux questionnements.

En 2014, le chercheur en informatique Ian Goodfellow met en place le processus de Generative Adversarial Network (GAN) , un système complexe qui fait dialoguer deux programmes de neural networks : un générateur construit des formes à partir de données qui lui sont transmises tandis qu’un discriminateur revoit les formes crées pour les adapter à d’autres normes. On reconnaît l’idée du feedback, où l’information est ré-analysée à chaque retour sur elle-même dans le circuit et s’adapte en fonction des autres données. C’est un système dialectique. La machine absorbe un nombre vertigineux de données, sa programmation initiale par l’artiste constitue l’étape majeure. C’est ce que note l’artiste américain Trevor Paglen dont une série d’images réalisées par intelligence artificielle s’intitule Adversarially Evolved Hallucinations (2017).

Les forces et les limites de l’intelligence artificielle

Les pratiques artistiques utilisant l’intelligence artificielle se situent clairement dans la lignée de l’art conceptuel. Elles mettent en place des protocoles que réalise ensuite la machine. Ainsi les recherches de Trevor Paglen tendent à montrer les limites de la machine. Son approche déconstruit le processus d’apprentissage de l’intelligence artificielle, révélant combien la machine répète les présupposés humains. Il met en place des systèmes de «  méta-commentaires  » qu’il l’explique ainsi  :
«  I’m building training sets that are a meta-commentary on the idea of training sets themselves. (…) One of the points of those artworks for me is showing the degree to which metaphors and subjectivities and highly specific forms of common sense are built into these systems. So it’s not outsourcing the making of the art — you’re just using a very different set of tools to make it. It’s more like Sol LeWitt than you imagine ! You’re setting up elaborate sets of rules, and the images you’re putting out are essentially the output of that system.  »

Trevor Paglen, Comet (Corpus: Omens and Portents), Adversarially Evolved Hallucination, 2017 © Trevor Paglen
Trevor Paglen, Comet (Corpus: Omens and Portents), Adversarially Evolved Hallucination, 2017
© Trevor Paglen

Sa thèse  : l’intelligence artificielle est éduquée à une reconnaissance codée entre mots et choses dont il s’attache à perturber les règles conventionnelles d’interactions. Il suit ainsi l’exemple de Magritte. En disant «  ceci n’est pas une pipe  » à la machine qui a appris à reconnaître des images de pipes, il tend à la faire dérailler et ainsi à pointer les différences entre l’humain et la machine. L’humain change en fait tout le temps les règles avec lesquelles il vit (un dessin de feuille devient un canon, dit Magritte dans Les mots et les images), alors que la machine qui a appris un certain éventail de règles ne sait que les suivre. Trevor Paglen déconstruit la logique de l’intelligence artificielle pour mieux en saisir les forces et les limites.
La force de cette technologie est de pouvoir traiter sans affect une infinité de données. Mais on retrouve toujours un humain derrière un programme d’intelligence artificielle.

L’humain, la machine et la loi

Les performances illimitées générées par l’intelligence artificielle sont mises en balance avec les capacités humaines. Si les machines en intelligence artificielle se répandent aujourd’hui pour réaliser un certain nombre de tâches de la vie courante, quelles sont leurs influences sur la malléabilité de l’esprit humain ? La machine tendrait-elle à le rigidifier, elle qui ne sait pas remettre en question les lois qu’elle suit ? Si l’intelligence humaine est limitée en termes quantitatifs, c’est-à-dire quant au nombre de données qu’elle peut traiter, notons qu’elle est illimitée de par son versant «  disruptif  »  : elle sait changer les règles. «  Disruptif  », cet anglicisme est aujourd’hui d’ailleurs particulièrement prisé dans les domaines de l’économie et de l’industrie, signe que l’humain a bien le dessus sur la machine (2).
A l’intelligence artificielle, certains préfèrent le terme d’ «  intelligence augmentée  »  : l’intelligence technologique travaille de pair avec l’esprit humain dans un but humain. La machine n’est pas indépendante.

Portrait of Edmond Belamy (detail), 2018, créé par le processus de Generative Adversarial Network (GAN) et présenté aux enchères par Christie's fin octobre 2018 © Obvious
Portrait of Edmond Belamy (detail), 2018, créé par le processus de Generative Adversarial Network (GAN) et présenté aux enchères par Christie's fin octobre 2018
© Obvious
Notons que le collectif Obvious auteur de la peinture en intelligence artificielle vendue chez Christie’s, se manifeste par la technique et la communication, non par un processus artistique. Le portrait d’Edmond de Bellamy, réalisé à partir de 15 000 portraits allant du 14e au 20e siècle (3), est signé par la formule algorithmique du GAN et le collectif revendique le GANism comme nouveau courant artistique. Malgré la technologie qu’il utilise, il est très loin du potentiel actuel des recherches portant sur l’art et la technologie (4).

Être un vrai humain et un vrai artiste, c’est savoir interroger les machines que nous créons pour ne pas devenir ces machines.

(1)  : Les premières machines à dessiner voient le jour en 1955.
(2)  : Le terme anglais « disruptive » est apparu dans le domaine du business dans les années 1990 en anglais pour caractériser des modèles économiques rompant avec la tradition. Il était jusqu’alors avant tout utilisé pour caractériser des traumatismes liés à des catastrophes naturelles. Le terme vient du latin disruptum supin de disrumpere, faire éclater.
(3)  : Bellamy comme « bel ami », soit la traduction de Goodfellow, du nom de l’inventeur du Generative Adversarial Network, la technologie d’intelligence artificielle utilisée par Obvious.
(4)  : Aucun des membres fondateurs d’Obvious n’a suivi une formation artistique : deux viennent d’écoles de commerce, le troisième est doctorant en Machine Learning à l’ENS de Cachan.

Maud Maffei
Publié le 15/10/2018
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Vera Molnar, Square Structures,1989 © DAM Digital Art Museum

Vera Molnar, Square Structures,1989
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