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Le Data Design, rendre intelligible l’invisible

Art contemporain | «  Données  » — en anglais «  data  » — le terme se rapporte aujourd’hui à toute activité enregistrée numériquement, constituée des flux informatiques générés par tout un chacun sur internet. Cette mémoire active est invisible. Depuis une vingtaine d’années, le data design travaille à rendre visible les données, il les matérialise, les fait sortir de leur abstraction.

L’application Architecture of Radio © Juuke Schoorl, Studio Richard Vijgen
L’application Architecture of Radio
© Juuke Schoorl, Studio Richard Vijgen

Cartographier les données

Le data design se déploie dans une multitude de domaines  : du champ scientifique au champ domestique.

Dès les années 1940, Richard Buckminster Fuller anticipe la visualisation de données en concevant une carte du monde dynamique (Dymaxion World Map). Il imagine dès les années 1960 qu’y soient projetées en temps réel des informations aussi diverses que les ressources de la planète, les flux de déplacements des denrées et des marchandises, ou encore le nombre de personnes possédant une radio.

Buckminster Fuller standing on the ''Big Map'', used by the World Game Institute in the 1980s and 90s © Source: scanned by Gene Keyes in 2009-04 from a photo received in 1983-05 from the World Game Institute
Buckminster Fuller standing on the ''Big Map'', used by the World Game Institute in the 1980s and 90s
© Source: scanned by Gene Keyes in 2009-04 from a photo received in 1983-05 from the World Game Institute

La visualisation des données est devenue courante dans la recherche scientifique. Des applications de présentations en réalité virtuelle offrent une grande précision, notamment en archéologie pour la reconstitution d’un site historique, en biologie pour saisir les résultats d’un IRM, en géologie pour visualiser les transformations des sols. Une image en réalité virtuelle peut ensuite être imprimée en 3D. Le Visualization Research Lab de l’Université de Brown (USA) travaille depuis une vingtaine d’années à ces questions.

Dans la ligne des préoccupations de Buckminster Fuller, le data design se développe essentiellement dans le domaine de l’écologie. C’est le cas du projet Treepedia (2016). Mis en place par le Senseable City Lab (MIT) et dirigé par l’architecte Carlo Ratti, Treepedia cartographie la canopée urbaine, à savoir la répartition des espaces verts dans différentes mégapoles. Ces informations sont utiles pour des projets de réaménagement urbain et pour comparer l’agencement des espaces verts d’une ville à l’autre.

Treepedia © Image Courtesy of MIT Senseable City Lab
Treepedia
© Image Courtesy of MIT Senseable City Lab

The Architecture of Radio de Richard Vijgen présente une cartographie des ondes qui structurent nos environnements quotidiens. Il s’agit d’une application site specific qui capte les ondes de satellites, antennes relais, routeurs wifi… Grâce à la localisation GPS, le système rend visible à 360 degrés la propagation, la concentration et la dispersion des signaux, faisant saisir le paysage d’architectures invisibles dans lesquelles nous vivons quotidiennement : architectures fugaces et évanescentes. La réalité invisible est rendue perceptible.

Dans le champ domestique, le projet Form follows data (2009) de Iohanna Pani conçoit des objets domestiques en fonction de données enregistrées de consommation de certains aliments. La designer réalise notamment une tasse à café à partir de sa consommation de café durant une semaine. La personnalisation des objets quotidiens que pointe ce projet se développe dans le domaine du luxe.

Iohanna Pani, Form Follows Data, 2009 © Iohanna Pani
Iohanna Pani, Form Follows Data, 2009
© Iohanna Pani

La data cuisine est un autre champ en plein développement du data design. Une pizza vous fait saisir que les énergies renouvelables n’occupent que 15 % de la consommation d’énergie en Suisse (Energy Mix de Moritz Stefaner et Susanne Jaschko).

Energy Mix, 2015, Moritz Stefaner & Susanne Jaschko © Prozessagent data cuisine
Energy Mix, 2015, Moritz Stefaner & Susanne Jaschko
© Prozessagent data cuisine

La disposition des ingrédients d’un pan con tomate met en évidence la hausse du taux de chômage en Espagne (Unemployed pan con tomate de Samuel Boucher et Jahn Schlosser).

Unemployed Pan con Tomate, Samuel Boucher & Jahn Schlosser © Prozessagent data cuisine
Unemployed Pan con Tomate, Samuel Boucher & Jahn Schlosser
© Prozessagent data cuisine

La coloration bleue de sucettes montre le pourcentage d’utilisateurs de Facebook parmi la population utilisant internet dans les pays ayant vécu le printemps arabe (Zuckerberg Pops de Klaas Glenewinkel and Jess Smee).

Zuckerberg Pops de Klaas Glenewinkel et Jess Smee © Prozessagent data cuisine
Zuckerberg Pops de Klaas Glenewinkel et Jess Smee
© Prozessagent data cuisine

La composition des ingrédients d’une série de muffins tend à vous projeter dans un futur où le Kosovo sera un pays libéré de la corruption (Seeds of Courage de Arber Hajrizaj et Zana Sherifi).

Seeds of Courage, Arber Hajrizaj & Zana Sherifi © Prozessagent data cuisine
Seeds of Courage, Arber Hajrizaj & Zana Sherifi
© Prozessagent data cuisine

Le caractère à la fois poétique et concret de la data cuisine est percutant  : travailler avec la matière de ce qui nous nourrit pour faire saisir les enjeux abstraits des forces politiques, économiques ou sociales des quatre coins de la planète.

Modéliser le virtuel

Le data design trouve une forme visuelle appropriée aux données à travers des dispositifs spatiaux  : cartographies et objets. Son but est de rendre les données perceptibles et palpables. Il les fait sortir de leur abstraction et les rend accessibles et intelligibles en offrant une perception renouvelée du réel. Ceci implique une mise à plat des données et une déstructuration de leur organisation habituelle. Le data design s’attache à révéler concrètement les structures non visibles dans lesquels nous vivons. Pour reprendre la phrase de Paul Klee, il «  rend visible l’invisible  » d’une manière littérale.

Donner forme aux données, c’est aussi faire saisir la complexité du traitement de l’information  : son caractère aléatoire ainsi que les liens et imbrications d’une donnée à une autre. Les designers éclaircissent les paramètres de sélection et d’analyse de l’information.

Le data design et l’intelligence artificielle

Avec le data design, des bases de données importantes se mettent en place en open source au niveau global, rendant possible le développement de nouvelles recherches et savoirs. C’est le cas de Treepedia qui offre une vision mondiale sur la répartition des espaces verts dans les mégapoles.

Le data design constitue par ailleurs la base de l’intelligence artificielle et c’est avec celle-ci que les services et objets iront vers le sur-mesure. Ses enjeux sont ici particulièrement importants quant à la transparence, à la compréhension et à la fiabilité de l’information.

Pour les particuliers comme pour les entreprises, une partie du data design tend au sur-mesure  : une personnalisation des objets et services. Peut-être que bientôt, grâce à lui, votre garde-robe sera taillée à vos dimensions précises après que vous aillez visualisé chaque nouvel habit en réalité augmentée sur votre corps.

Maud Maffei
Publié le 13/09/2018
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L’application Architecture of Radio © Juuke Schoorl, Studio Richard Vijgen

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