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Perspectives marché : le cas Adrian Ghenie

Marché de l'art | L’artiste roumain Adrian Ghenie, basé à Berlin, accède à une dimension internationale en l’espace de quelques années. Il fait partie d’une génération qui voit la Roumanie basculée d’un régime de dictature à un souffle de liberté en 1989, à la mort de Ceausescu. Aujourd’hui, ses prix en galeries et en ventes publiques atteignent des montants exceptionnels pour un artiste né en 1977. Décryptage et perspectives marché.

L’oeuvre Nickelodeon, 2008 d’Adrian Ghenie vendue 8.993.042$ (est. 1.265.022 - 1.897.533$) par Christie’s Londres le 6 octobre 2016 © Adrian Ghenie, via Christie’s Images Ltd. 2016
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L’oeuvre Nickelodeon, 2008 d’Adrian Ghenie vendue 8.993.042$ (est. 1.265.022 - 1.897.533$) par Christie’s Londres le 6 octobre 2016
© Adrian Ghenie, via Christie’s Images Ltd. 2016

Les repères à savoir

- Formé à l’université d’Art et Design de Cluj-Napoca dont il est sort diplomé à 24 ans, cette école incarne un poumon de création et un moteur de la scène artistique roumaine actuelle. À 28 ans, il co-fonde avec l’artiste Mihai Pop la Galeria Plan B à Cluj, dans une Roumanie en processus d’affranchissement de la dictature. En 2008, ils ouvrent un second espace de création et d’exposition à Berlin.

- À travers ses peintures très expressives, à la fois figuratives et abstraites, il produit une esthétique du choc. De nombreuses inspirations tissent son œuvre, de Van Gogh à Francis Bacon. Il insuffle une dimension vivante et corporelle aux sujets qu’il affectionne, majoritairement des icônes historiques de l’horreur : Hitler, Ceaușescu, Mengele…

- À 28 ans, il participe à des expositions collectives qui témoignent d’un intérêt autour de l’école de Cluj telle que Cluj Connection à la Haunch of Venison de Zurich avant de voir son travail présenté à Los Angeles, lors de Please Drive Slowly Through Our World à la Kontainer Gallery.
Dès 2007, il expose dans plusieurs villes Européennes, à Anvers à la Tim Van Laer Gallery, à Berlin à al Galerie Judin, à Londres à la Haunch of Venison. En 2011, sa participation à l’exposition The World Belongs to You au Palazzo Grassi est particulièrement remarquée.

- Si l’année 2006 représente un point de basculement, c’est en 2013 qu’il accède à un degré supérieur du marché : une exposition personnelle à la Pace, une autre collective à l’Espace culturel Louis Vuitton qui célèbre les Scènes Roumaines et un intérêt fulgurant du marché incarné par sa présence à la 56e Biennale de Venise en tant que représentant de la Roumanie.

Les chiffres du changement

Sur le marché des enchères publiques, l’année 2013 se caractérise par un taux de ravalement nul et la quasi-totalité des ventes conclues au-dessus des estimations. Les œuvres The King (2009) et Dr. Mengele (2011) sont par exemple vendues par Sotheby’s Londres pour 332.825$ et 189.809$, soit le triple de leurs estimations respectives. Le 13 octobre 2013, la maison Tajan adjuge le tableau Pie fight interior 11 (2013) pour 207.240$ (est. 68.851 - 96.392$) lors de la vente au profit de Fabrica de Pensule, Cluj 2. Il s’agit d’un contraste fort avec les ventes intervenues au cours de l’année 2012 où les prix, bien que corrects, varient entre 3.750$ à 69.673$.

Jusqu’au début 2016, on ne constate aucun ravalement. De plus, 11 lots sur 22 sont adjugés plus du double de leurs estimations.
Adrian Ghenie enregistre ses premières enchères millionnaires en 2014 chez Sotheby’s Londres avec The Fake Rothko (2010) vendue 2.439.712$ (est. 427.569$ - 598.597$) et Duchamp’s Funeral I (2009) adjugée 1.644.683$ (est. 643.398$ - 965.095$). L’année suivante, la participation d’Adrian Ghenie comme représentant de la Roumanie lors de la 56e Biennale de Venise agit comme un amplificateur.

On observe un pic de marché en 2016, en volume et en valeur, où 41 lots sont proposés aux enchères pour un résultat global de 31.874.590$. 7 enchères millionnaires sont recensées dont son record actuel, l’œuvre Nickelodeon (2008) vendue chez Christie’s Londres pour 8.993.042$, soit le quadruple de son estimation haute.

Cette croissance des prix s’essouffle légèrement en 2017 : on observe 9 ravalements sur 35; ces derniers concernent des œuvres fortement cotées telles que Nevada Landscape (2009) estimée entre 500.000 et 700.000$ et Self-Portrait as a Monkey (2010) estimée entre 768.491 et 1.024.655$.

Sur un ensemble de 116 lots proposés lors d’enchères publiques entre 2011 et 2018, toutes maisons de ventes confondues, les ventes d’Adrian Ghenie représentent un total de 63 millions de $ selon la répartition suivante :
- 64% des lots adjugés au-dessus des estimations hautes;
- 23% d’adjudications entre les estimations;
- 3% de ventes inférieures aux attentes les moins optimistes;
- 9% de ravalements.
Parmi les 105 lots vendus, 52% d’entre eux sont adjugés pour des prix supérieurs au double des estimations et 16 enchères dépassent le million de dollars.

La tendance actuelle

Sur la vingtaine d’expositions individuelles organisées autour du travail d’Adrian Ghenie depuis 2006, une écrasante majorité se déroule dans les galeries représentant ses intérêts : Nicodim, Tim Van Laer et Galerie Judin dans un premier temps. Suivent les galeries Pace depuis 2013 et Thaddaeus Ropac depuis 2015 dont leurs implications correspondent à une nouvelle phase du marché de l’artiste.

En parallèle, depuis l’exposition Adrian Ghenie au National Museum of Contemporary Art de Bucarest en 2009, on dénombre 5 monographies muséales qui en dehors de Pie-Fights and Pathos au Museum of Contemporary Art de Denver en 2012 concernent exclusivement des pays européens.

Le point de vue de l’Observatoire

Après une succession de records en ventes publiques, l’enjeu du marché d’Adrian Ghenie est de parvenir à pérenniser sa cote; une vision sur le long terme impliquant des expositions dans des institutions muséales majeures. Or, la valeur actuelle de la cote de ses œuvres en complique l’acquisition par les musées.

Le taux de ravalement en 2017 sur le marché des enchères publiques, l’évolution de la courbe de la médiane des prix annuelle depuis 2013 et la vitesse à laquelle une œuvre se retrouve sur le second marché démontre l’existence d’une emprise spéculative dont la toxicité est pointée par certains de ses galeristes dans la presse :
Ainsi, dans un article publié par le New York Times, le galeriste Mihai Nicodim évoque le cas de l’œuvre The Bridge qu’il a lui-même vendue pour environ 400.000$ en 2015. Cette même œuvre est adjugée par Christie’s New York en novembre 2016 pour 3.943.500$ (est. 1.500.000 - 2.500.000$). Thaddaeus Ropac souligne le caractère disproportionné du marché actuel de l’artiste. Ali Subotnick, commissaire au Hammer Museum de Los Angeles, qui a complété sa collection en 2008 par l’achat de deux Pie Fight, qualifie de “quelque peu absurde” une telle hausse des prix.

Une situation qui n’est pas sans rappeler celle d’autres jeunes artistes dont la côte s’est envolée. Parmi eux, Oscar Murillo qui après un brusque phénomène spéculatif subit une dégradation constante de la valeur de ses œuvres sur le marché des enchères publiques.

Vincent Kozsilovics / Nina Rodrigues-Ely
Publié le 29/05/2018
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L’oeuvre Nickelodeon, 2008 d’Adrian Ghenie vendue 8.993.042$ (est. 1.265.022 - 1.897.533$) par Christie’s Londres le 6 octobre 2016 © Adrian Ghenie, via Christie’s Images Ltd. 2016 Adrian Ghenie © Pace Gallery

L’oeuvre Nickelodeon, 2008 d’Adrian Ghenie vendue 8.993.042$ (est. 1.265.022 - 1.897.533$) par Christie’s Londres le 6 octobre 2016
© Adrian Ghenie, via Christie’s Images Ltd. 2016

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