Tendance à suivre

Esthétique de l'excrément

Art contemporain | Quand l’artiste met son nez dans le CACA, il nous fait voir ce que nous ne voulons pas voir, ce que notre corps et notre tête évacuent au moins une fois par jour : une matière humide, chaude, odoriférante, au chromatisme s’étalonnant du jaune au marron foncé, parfois verdâtre ou rougeâtre, à la consistance variable, molle, dense, flaccide ou en pâte.

Paul McCarthy, Complex Pile, 2007 © Hauser & Wirth
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Paul McCarthy, Complex Pile, 2007
© Hauser & Wirth

Les années d’avant-garde 1960 et 1970 osent des expérimentations autarciques. En mai 1961, en rupture avec son père, propriétaire d’une fabrique de viande en conserve qui le traite « d’artiste de merde », Piero Manzoni s’empare de l’expression, en inverse le sens lui donnant tout son sens, pérennisant l’état de fait de sa production intime dans 90 boites de conserve « au naturel » de 30 g net chacune. Aujourd’hui Merda d’artista est entré au musée, dans l’histoire de l’art et des attitudes qui deviennent forme.

L’humus corporel est exploité en radicalité par le peintre français Gérard Gasiorowski qui agence ses Tourtes (1977) constituées de boules de fumier humain mélangé à des plantes aromatiques, moulées à la main, leur jus servant à peindre des œuvres quasi chamaniques en lavis sur papier ; il prend d’ailleurs bien soin de manger du chocolat noir pour obtenir un bon matériau. A la même époque, les peintures à la matière fécale de Jacques Lizène sont l’expression d’une obsession, « devenir son propre tube de couleur », jouant aussi sur son alimentation pour chercher une cohérence colorée.

En 2000, un autre belge Wim Delvoye s’attaque à son tour, non sans humour, à l’écosystème de transit et met au point avec des scientifiques Cloaca, une œuvre conçue comme un laboratoire surréaliste qui recréé les conditions artificielles du phénomène de digestion, produisant des résidus métaboliques. Depuis lors, dix versions parcourent les musées, donnent lieu à une fructueuse économie de produits dérivés vendus dans les « Cloaca Shop » , papiers toilette, livres, t-shirt, sacs… et bien évidemment l’offrande suprême issue de Cloaca, très prisée des collectionneurs.

Les artistes américains semblent plus puritains en explorant en surface sa représentation : les sculptures monumentales en structure de ballon de Paul McCarthy, Complexe Pile, représente des crottes de chien destinées à trôner sur un gazon. SHIT, la série photographique datée de 2008 d’Andres Serrano scrute en gros plan et grande dimension l’esthétique réaliste de l’excrément dont l’éventail des formes, de l’animal à l’humain, est compilé au sein d’une édition luxueuse publiée aux Presses du Réel.

Dans l’œil de l’artiste, le langage primal de l’enfance persiste ; il n’oublie pas que la matière intime est le résultat d’un processus de digestion, de fermentation, de transmutation : une alchimie vivante sans cesse renouvelée.

Nina Rodrigues-Ely
Publié le 17/05/2016
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Paul McCarthy, Complex Pile, 2007 © Hauser & Wirth Piero Manzoni, Merda d'artista 1961 © Centre Pompidou Gérard Gasiorowski Tourtes, premiers essais avec recettes © Galerie Adrien Maegh Wim Delvoye, Cloaca Original,2000 © Wim Delvoye Andres Serrano, SHIT, (Sel portait Shit),2008 © Yvon Lambert Gallery

Paul McCarthy, Complex Pile, 2007
© Hauser & Wirth

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