Signe à capter

L'Effet Matthieu

Concept | Quand les visibles obtiennent davantage et que les invisibles disparaissent de la carte médiatique.

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« Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas on ôtera même ce qu’il a. »

Dans son article paru en 1968, Robert K. Merton s’appuie sur cette phrase de l’Évangile selon Matthieu, pour développer son concept d’effet Matthieu. Il formule l’hypothèse qu’une contribution réalisée par un chercheur reconnu dans le champ scientifique bénéficie de plus de visibilité qu’une contribution produite par un scientifique n’étant pas encore établi.

En considérant la science non comme mue par une logique rationnelle, mais en tant qu’institution sociale, où les acteurs jouent des rôles spécifiques, il fait le constat que les scientifiques et les institutions les plus reconnus ont tendance à maintenir et accentuer leur domination dans les domaines de la recherche et de l’innovation, et à bénéficier de toujours plus de visibilité.
Un effet de sélection sociale des découvertes et des théories produites conduit à une concentration des ressources scientifiques et des talents et réduit les possibilités d’entrée de nouveaux acteurs et de propositions scientifiques.

Dans le cas de l’art contemporain, ce phénomène est également constaté à travers l’intérêt porté dans un corpus d’artistes restreint par les institutions publiques ou privées, notamment dans leurs choix de collaborations. Cet effet Matthieu conduit d’ailleurs à un certain conformisme, une homogénéisation des thématiques de recherches artistiques présentées aux publics. Raymonde Moulin note les conséquences de ce consensus de spécialistes propres à certifier la valeur d’une œuvre et agissant sous la forme « d’oligopoleurs de connaissances » dans son ouvrage sur le marché de l’art dès les années 2000.

La collaboration entre la maison de vente Phillipps et Articker qui a pour vocation de noter les artistes en fonction de leur présence médiatique et de leur réputation corrobore l’effet Matthieu, incitant les producteurs d’articles à écrire davantage sur les artistes ayant une forte présence médiatique et ainsi perpétuer leur ascendant, au risque de voir d’autres talents évoqués dans la presse sombrer dans les limbes des algorithmes.

L’effet Matthieu est à mettre en écho aux concepts de prophétie autoréalisatrice, également attribué à Merton, ou à l’effet Matilda. D’autre part, sur l’influence des décisions prises par les autres, on peut penser au concours de beauté théorisé par Keynes ou l’expérience de Asch.

Robert K. Merton, « The Matthew Effect », Science, vol. 159, n° 3810, 1968, p. 56-63.
Raymonde Moulin, Le Marché de l’Art, mondialisation et nouvelles technologies, 2000, p.23.

Valentin Heinrich
Publié le 27/08/2020
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