Analyse à décoder

Quand les artistes inventent de nouveaux concepts d’expositions virtuelles

Analyse à décoderArt contemporain | Les enjeux perceptuels que soulève la réalité virtuelle stimulent formidablement les recherches des artistes, ces experts en perceptions sensorielles qui anticipent des transformations en cours. (1) De nouvelles formes d’oeuvres voient le jour, mais aussi de nouveaux types d’espaces d’expositions qui viennent repenser les formes du centre d’art. Virtual Dream Center est un de ces lieux axés sur l’expérimentation  : il s’agit d’un centre d’art virtuel né en 2017 à l’initiative d’un collectif d’artistes basés à Paris et à New York  : Jessica Boubetra, Jean-Baptiste Lenglet et Nicholas Steindorf.

Zoe Walsh, Periscope © Virtual Dream Center
Zoe Walsh, Periscope
© Virtual Dream Center

Expositions virtuelles  : mode d’emploi

Lorsque vous entrez dans Virtual Dream Center, comme dans tout centre d’art ou musée physique, vous vous retrouvez dans un hall. Au Virtual Dream Center, le hall est un espace dynamique et plastique  : il se transforme à chaque cycle d’expositions, cycle qui s’appelle ici «  application  » et que vous téléchargez à partir du site internet du centre d’art (2) .
Par exemple, en entrant dans l’application 2.1 vous vous retrouvez dans un agrégat d’îlots reliés entre eux par des tubes  : chacun permet de se téléporter vers l’une des expositions. Il s’agit d’une installation en soi, œuvre de l’artiste et architecte virtuel du centre Nicholas Steindorf.

Nicholas Steindorf, Hall principal de l'application ''Virtual Dream Center 2.1'' © Virtual Dream Center
Nicholas Steindorf, Hall principal de l'application ''Virtual Dream Center 2.1''
© Virtual Dream Center

Les halls à chaque fois renouvelés de Virtual Dream Center sont tantôt conçus par l’équipe artistique du centre, tantôt confiés à d’autres artistes.
Au Virtual Dream Center, les expositions questionnent l’espace perspectiviste pour créer de nouvelles dimensions, de nouveaux rapports à l’espace.
Avec Periscope (application 2.0), une œuvre que l’artiste Zoe Walsh pense pour Virtual Dream Center, vous pénétrez dans le verso tridimensionnel d’un tableau accroché au mur d’un espace de galerie.

Zoe Walsh, Periscope © Virtual Dream Center
Zoe Walsh, Periscope
© Virtual Dream Center
Vous y accédez par une petite porte discrète sur le mur perpendiculaire au tableau et vous vous retrouvez alors dans une salle aux tons magenta à déambuler entre une succession de plans de figures. À partir du logiciel de maquette 3D Sketchup l’artiste conçoit l’architecture de la salle qui structure les nombreux plans picturaux du tableau réalisé, lui, physiquement à l’acrylique sur toile. La toile se révèle être une compression de tous ces plans ; le titre Périscope rappelle le passage perpétuel d’une dimension à une autre. L’oeuvre dans sa totalité fait dialoguer deux dimensions  : l’une matérielle, la toile, et l’autre virtuelle, la salle qui ouvre à un nouveau regard sur la peinture. D’autres œuvres mettent sens dessus dessous les données de l’espace physique et gravitationnel.

Jean-Baptiste Lenglet, Endless Collage City (application 2.1) © Virtual Dream Center
Jean-Baptiste Lenglet, Endless Collage City (application 2.1)
© Virtual Dream Center
Dans Endless Collage City de Jean-Baptiste Lenglet (application 2.1), les éléments architecturaux se reconfigurent à l’infini donnant la sensation d’une étendue sans limites tandis que dans Journey Through a Body de Sabrina Vitali (application 3.0), vous cheminez dans un organisme vivant aux formes hybrides et, par un jeu d’échelles entre micro et macro, vous éprouvez un espace sidéral.
Au même rythme que les structures muséales classiques, Virtual Dream Center produit environ deux à trois cycles d’expositions par an, qui restent visibles de manière permanente à partir du site. Tout reste toujours dans un présent permanent. Le centre se présente comme un artist-run space virtuel, une structure portée et gérée de A à Z par des artistes.

Sabrina Vitali, Journey Through a Body © Virtual Dream Center
Sabrina Vitali, Journey Through a Body
© Virtual Dream Center

Un espace spéculatif pour repenser l’exposition

Virtual Dream Center est une structure prospective qui démultiplie les approches créatives de l’exposition via les technologies de réalité virtuelle. À plusieurs niveaux, ses expositions interrogent les interactions entre 2D et 3D, et les mouvements de contraction/expansion entre forme codée et forme physique, repensant nos rapports au réel et à ses représentations classiques.
Ce centre d’art réinvente l’approche au musée virtuel avec de nouvelles typologies d’expositions  :
- des expositions expérimentales aux rapports spatiaux inédits, comme vu plus haut.
- des expositions pour des fonds artistiques sans lieu physique public. Par exemple, pour la ville de Pantin qui lui a commandité un musée virtuel pour son fonds municipal d’art contemporain, l’équipe conçoit à la fois l’architecture du bâtiment et la scénographie des œuvres 3.
Enfin, Virtual Dream Center se pose comme une structure complémentaire aux structures muséales physiques  : par exemple, il développe actuellement le deuxième volet de l’exposition Diamon’D du Centre Pompidou consacrée à l’oeuvre conceptuelle vidéographique et filmique de Jean-Pierre Bertrand (octobre 2019-janvier 2020) en collaboration avec l’un de ses commissaires, Jonathan Pouthier. En analysant les éléments autogénératifs dans les œuvres de l’artiste, l’exposition virtuelle vise à en offrir une lecture renouvelée, qui poursuivra et perpétuera ainsi l’exposition physique, ouvrant à des approches expérimentales et spéculatives.

Perspectives sur le long terme : archives vivantes

Actuellement, la vocation de la réalité virtuelle appliquée aux expositions est essentiellement celle du divertissement et de la pédagogie. Cette technologie va cependant rendre possible à plus ou moins long terme un travail réellement expérimental autour de l’exposition.
Dans les années à venir, les institutions muséales gagneront à développer des plateformes d’expositions de réalité virtuelle pour les recherches tant artistiques que curatoriales, pouvant permettre de développer un nouveau secteur  : celui de l’archive vivante.

1 : Marshall McLuhan défend bien ce point dans Pour comprendre les media (1964) «  Ce n’est pas au niveau des idées et des concepts que la technologie a ses effets ; ce sont les rapports de sens et les modèles de perception qu’elle change petit à petit et sans rencontrer la moindre résistance. Seul l’artiste véritable peut affronter impunément la technologie, parce qu’il est expert à noter les changements de perception sensorielle. »
2 : Dans les lieux classiques d’expositions, le hall est ce qu’il y a de plus statique  : il reste essentiellement fidèle à la structure de son plan d’origine et poursuit sa vie ainsi avec ses épaules solides pour accueillir le public tandis que l’architecture des autres espaces se module à chaque exposition dans les limites structurelles du bâtiment.
3 : Le musée virtuel s’appelle le FMVP-P, acronyme pour Fonds Municipal d’Art Contemporain de Pantin, il est conçu en 2019.

Maud Maffei
Publié le 23/02/2020
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Zoe Walsh, Periscope © Virtual Dream Center

Zoe Walsh, Periscope
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