Analyse à décoder

L’art et les mondes sous-jacents de l’IA

Analyse à décoderArt contemporain | Depuis ses débuts, l’intelligence artificielle (IA) exerce à la fois fascination et effroi : fascination pour toutes les prouesses qu’elle permet, puis effroi face au fait qu’elle pourrait nous détruire. Les artistes interrogent les bouleversements que cette technologie implique à tous les niveaux de nos vies et en tant que nouveau dispositif de représentation. Que nous révèlent-ils ?

Hito Steyerl, This is the Future, 2019 © Photo by: Andrea Avezzù / Italo Rondinella / Francesco Galli / Jacopo Salvi
Courtesy: La Biennale di Venezia
Hito Steyerl, This is the Future, 2019
© Photo by: Andrea Avezzù / Italo Rondinella / Francesco Galli / Jacopo Salvi Courtesy: La Biennale di Venezia

Compression du réel

«  Alors que le futur était prédit, le présent devint imprédictible  » vous dit l’une des narratrices de This is the future, l’installation vidéo d’Hito Steyerl exposée à la Biennale de Venise 2019, dont toutes les images sont créées par IA. Plusieurs narratrices vous guident à travers un jardin artificiel en transformation continue où les images sont oscillantes et floues.

Hito Steyerl, This is the Future, 2019 © Photo by: Andrea Avezzù / Italo Rondinella / Francesco Galli / Jacopo Salvi
Courtesy: La Biennale di Venezia
Hito Steyerl, This is the Future, 2019
© Photo by: Andrea Avezzù / Italo Rondinella / Francesco Galli / Jacopo Salvi Courtesy: La Biennale di Venezia

Les fleurs naissent de nulle part pour se fondre les unes dans les autres, laissant tantôt la place à des bribes de paysages vénitiens. Les narratrices font ressortir un point caractéristique de cette technologie  : tout ce que vous voyez est constitué de données passées qui visent à anticiper le futur, c’est-à-dire, le prédire. Votre présent ici et maintenant vous échappe  : attention  : ce que le réseau prédit peut ne pas se produire  (…) laissez-moi faire une prédiction  : rien de ceci ne se produira  » disent les narratrices (1). Ce jardin est un espace potentiel et incertain en décalage avec un réel que vous ne regardez pas.

«  L’IA, pythie du 21ème siècle ?  » pensez-vous en quittant l’espace.
Depuis quelques temps vous pouvez voir de plus en plus d’œuvres montrant des images comme celles-ci semblant naître et s’évanouir à la fois. Au printemps-été 2019, deux expositions concomitantes prospectent sur les enjeux des œuvres réalisées à l’aide de l’intelligence artificielle  : Entangled Realities : Living with Artificial intelligence au Haus der elektronischen Künste Basel et AI : More Than Human au Barbican Center de Londres (Mai-Août 2019).
Au Palais de Tokyo à Paris à l’été 2019, vous vous souvenez d’images de falaises se formant pour s’effondrer aussitôt, une géologie en mouvement accéléré par moments presque surréaliste  : des images de Terre seconde, œuvre de l’artiste Grégory Chatonsky. (2)

Grégory Chatonsky, Terre seconde, 2019 / Vue d’exposition au Palais de Tokyo © Production Audit talents, © photographie Jean-Christophe Lett
Grégory Chatonsky, Terre seconde, 2019 / Vue d’exposition au Palais de Tokyo
© Production Audit talents, © photographie Jean-Christophe Lett

La plupart des œuvre réalisées par intelligence artificielle utilisent le machine learning (le type d’IA le plus répandu) qui fonctionne avec le système de Generative Adversarial Network (GAN) mis en place par le chercheur Ian Goodfellow en 2014 (pour une compréhension du fonctionnement du GAN, voir Comment un artiste travaille-t-il avec l’IA ?).

Une des premières étapes du travail avec le GAN est de sélectionner des corpus d’images que les artistes transmettent ensuite à la machine pour l’éduquer à réaliser des images d’un nouveau type, qui sont la synthèse en mouvement continu des premières.
Notamment, Gregory Chatonsky transmet à la machine d’IA divers corpus d’images aériennes et géologiques du globe. L’artiste programme la machine pour qu’elle synthétise en continu les banques d’images  : celle-ci donne alors à voir un autre monde géologique.

Grégory Chatonsky © © Grégory Chatonsky, Production Audi Talent
Grégory Chatonsky
© © Grégory Chatonsky, Production Audi Talent

En parallèle de ces images bidimensionnelles qui synthétisent en continu celles du globe terrestre, Chatonsky réalise des sculptures aux formes organiques à partir de fichiers 3D d’organismes vivants et de fossiles. Comme les images 2D du globe en reconfiguration continuelle, ce sont des synthèses d’ «  organismes  » passés et présents, «  des organismes qui auraient pu exister. C’est une synthèse du passé et en même temps cette synthèse du passé ouvre la voie à une autre possibilité, soit qui n’a pas eu lieu, soit qui pourrait avoir lieu. » explique Grégory Chatonsky (3). On se trouve dans un état de transformation permanent. L’IA construit d’autres réels à l’image de facettes de cristaux.

Bouleversements de l’espace temps

Par le questionnement du temps auquel appartiennent les images réalisées par IA, les artistes qui travaillent avec cette technologie nous renvoient à nos conditions présentes d’existence par exemple en proposant une critique de nos croyances et dépendances en l’IA (This is the future d’Hito Steyerl), ou en faisant écho à l’urgence écologique que nous vivons (la géologie en mouvement accéléré de Terre seconde de Grégory Chatonsky).

Grégory Chatonsky, Terre seconde, 2019 / Vue d’exposition au Palais de Tokyo © Production Audit talents, © photographie Jean-Christophe Lett
Grégory Chatonsky, Terre seconde, 2019 / Vue d’exposition au Palais de Tokyo
© Production Audit talents, © photographie Jean-Christophe Lett

Les œuvres réalisées par IA nous montrent un présent facetté d’autres réels : à chaque fois, nous nous retrouvons devant des espace-temps qui nous présentent une multiplicité de mondes possibles. Les artistes révèlent l’IA comme une sorte de cristal où les réels se démultiplient, s’imbriquent, se réverbèrent entre eux. Ces réalités autres se réfractent dans notre présent, elles peuvent nous aider à le comprendre, le penser, l’anticiper.

Hito Steyerl, This is the Future, 2019 © Photo by: Andrea Avezzù / Italo Rondinella / Francesco Galli / Jacopo Salvi
Courtesy: La Biennale di Venezia
Hito Steyerl, This is the Future, 2019
© Photo by: Andrea Avezzù / Italo Rondinella / Francesco Galli / Jacopo Salvi Courtesy: La Biennale di Venezia

Une nouvelle ressource humaine

L’IA induit un tournant dans l’histoire de la représentation, à l’instar de ce qu’ont été les inventions successives de la photographie et du cinéma au 19ème siècle.
Ses développements transformeront notre appréhension du réel et pourront générer de nouvelles capacités humaines, nous faisant vivre dans une démultiplication d’espace-temps artificiels encore plus vertigineux que ceux que nous connaissons avec les espaces du web. L’esprit humain se complexifiera-t-il pour vivre dans ces espace-temps stratifiés du cristal ? Concevra-t-il progressivement des machines d’autant plus complexes ?

Le danger de l’IA reste celui de toute machine : le risque que l’esprit humain perde de la flexibilité, de la réflexivité et de l’adaptabilité qui le caractérisent pour ressembler à la machine qu’il produit.
Souvenons-nous  : seul l’esprit humain est disruptif de par sa capacité à changer les règles avec lesquelles il vit tandis que la machine non dotée de conscience ne sait qu’exécuter des programmes. Ainsi au terme d’ «  intelligence artificielle  », certains préfèrent appeler la machine « intelligence augmentée ». Grégory Chatonsky l’appelle lui  «  imagination artificielle  » au sens le plus brut d’une production artificielle d’images.

(1) “Warning ; whatever the network predicts may not be the case (…) let me make a prediction  : none of this will ever happen ”
(2) Exposition organisée par Gaël Charbau pour les lauréat du Prix Audi Talents Award  : Grégory Chatonsky, Marielle Chabal et Léonard Martin, du 26 juin au 14 juillet 2019.
(3) In Sonder la Terre seconde de Grégory Chatonsky, par Audi Talents sur Youtube à 4 min.

Maud Maffei
Publié le 14/08/2019
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Hito Steyerl, This is the Future, 2019 © Photo by: Andrea Avezzù / Italo Rondinella / Francesco Galli / Jacopo Salvi
Courtesy: La Biennale di Venezia

Hito Steyerl, This is the Future, 2019
© Photo by: Andrea Avezzù / Italo Rondinella / Francesco Galli / Jacopo Salvi Courtesy: La Biennale di Venezia

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