Analyse à décoder

L’impression 3D et le musée

Analyse à décoderArt contemporain | En entrant dans les musées, l’impression 3D s’est vite révélée comme un outil extraordinaire pour les activités de conservation, d’archives et de recherches. Avec elle, les institutions muséales mettent aujourd’hui également en place de nouvelles modalités d’expériences des œuvres qui bouleversent l’appréhension de l’œuvre d’art en impliquant activement le visiteur.

The V&A Presents ‘‘A World of Fragile Parts‘‘ at the Venice Biennale’s Applied Arts Pavilion - Pauline Borghese, Biennale di Venezia, 2016 © Photo by Andrea Avezzù. Image Courtesy of La Biennale di Venezia
The V&A Presents "A World of Fragile Parts" at the Venice Biennale’s Applied Arts Pavilion - Pauline Borghese, Biennale di Venezia, 2016
© Photo by Andrea Avezzù. Image Courtesy of La Biennale di Venezia

Repenser le rôle de la réplique

Lors d’une visite au Metropolitan Museum of Art de New York, vous vous demandez pourquoi plusieurs visiteurs photographient des sculptures sous tous leurs angles, tournant autour d’elles à 360 degrés. Vous finissez par demander à l’un d’eux ce qu’il fera de ces photos, il vous répond «  je fais la photogrammétrie de l’œuvre avec 123D Catch, cela permet de prendre une multitude de photos de l’œuvre afin de la modéliser et pouvoir imprimer une réplique en 3D. Voulez-vous aussi en faire ? Tout est expliqué sur le blog du musée, j’ai découvert ceci il y a quelques années.   »
Un peu plus tard, vous vous rendez sur le blog du Met Museum. En effet, dès son premier post sur l’impression 3D en octobre 2013, Don Undeen, le directeur du Media Lab du digital department du musée explique en détail comment créer une impression 3D d’une œuvre, quelle application utiliser pour la photogrammétrie, indiquant également des plateformes d’impression, puis il explique même comment hybrider deux sculptures  :

Mashup by Jonathan Monaghan of Jacques Sarazin’s “Leda and the Swan” and Balthasar Permoser’s “Marsyas” © Jonathan Monaghan
Mashup by Jonathan Monaghan of Jacques Sarazin’s “Leda and the Swan” and Balthasar Permoser’s “Marsyas”
© Jonathan Monaghan
«   Take Leda and the Swan and Marsyas and create «  Leda and the Marsyas,  » like Jonathan Monaghan did at the Met 3D Hackathon. Once you master the mashups you can get more technical, creating usable models like the «  Boddhisattva of Infinite Pez Dispension,  » by Tony Buser. All of these apps have a bit of a learning curve, but in future articles I’ll walk you through the basics to get started.   »

Certains scans d’œuvres de la collection du musée sont disponibles sur Thingiverse, une plateforme de partage de fichiers de scans, et beaucoup d’autres le sont sur la plateforme Scan the world qui regroupe des scans d’œuvres de musées du monde entier, notamment du Louvre, du musée du Vatican, de l’Hermitage, du Victoria and Albert Museum.

En 2012, deux archéologues du Semitic Museum d’Harvard, Joseph Greene et Adam Aja, parviennent à recréer en modélisation et impression 3D un lion en céramique mésopotamien brisé en une multitude de fragments il y a 3000 ans, lors d’une attaque assyrienne.

3D printed Nuzi lion replica © Harvard Semitic Museum
3D printed Nuzi lion replica
© Harvard Semitic Museum
Ils utilisent une technique de photogrammétrie de pointe qui consiste à photographier chaque fragment de la sculpture sous tous ses angles afin de créer un rendu 3D de chaque fragment, puis de les assembler. La réplique en impression 3D de cette sculpture de lion est aujourd’hui exposée dans les collections du musée.

En 2018, le Victoria and Albert Museum intègre des répliques réalisées par impression 3D à sa nouvelle salle des moulages. On y trouve notamment trois répliques de la fameuse statue de Pauline Borghese par Antonio Canova (1808, Galleria Borghese, Rome). La première est en résine peinte en blanc et est entièrement réalisée par impression 3D tandis que pour les deux suivantes, l’une en verre et l’autre en plâtre, le moulage a été réalisé par impression 3D pour ensuite y couler verre et plâtre à la manière traditionnelle.

Pour l’exposition de leurs collections, certains musées mettent à disposition des visiteurs des répliques imprimées en 3D des œuvres afin que tout un chacun puisse les manipuler, ce qui est particulièrement pertinent pour les poteries afin d’en saisir l’usage et en offrir un accès aux non-voyants. C’est ce qu’a fait le Vilamuseu de Villajoyosa, une petite ville de la région d’Alicante en Espagne, suivi du musée d’histoire de Manacor à Majorque pour une exposition temporaire en 2018.

3D printing process of a Roman marble herma (bust) of the god Bacchus © Source/Images: Sketchfab
3D printing process of a Roman marble herma (bust) of the god Bacchus
© Source/Images: Sketchfab
Ces initiatives ont vu le jour à la suite de celle du Musée du Prado en 2015 qui avait mis en place une exposition de répliques en relief de tableaux célèbres afin d’en offrir une expérience aux non-voyants (Hoy toca el Prado).

L’open source culturel  : nouvelle vie pour l’objet muséal

Un des premiers enjeux de l’impression 3D pour les musées   : l’amélioration des activités de conservation, d’archives et de recherche. Les pièces trop fragiles pour être manipulées et exposées peuvent être reproduites.

Les musées développent remarquablement leurs programmes pédagogiques autour de la modélisation et de l’impression 3D, en particulier pour les enfants.
Leur but  : donner envie de s’intéresser aux œuvres en les abordant autrement que par la simple contemplation qui se révèle en moyenne très courte pour un visiteur lambda dans le musée (30 secondes), les rendre accessibles à tous en les faisant sortir de l’enceinte muséale, et familiariser les publics avec une technologie en train de bouleverser notre rapport aux objets.
Le Victoria and Albert Museum a mis en place un programme pédagogique pour l’impression 3D de ses œuvres destiné aux enfants hospitalisés tandis que le Hirshhorn Museum de Washington D.C. développe le programme gratuit ARTLAB+ pour les adolescents. La Parachute Factory à Las Vegas, Nouveau-Mexique, est un maker space qui rassemble universitaires, professionnels de musées et autres partenaires pour le développement des institutions culturelles avec les nouvelles technologies.

Les modélisations des œuvres des collections des musées se trouvent ainsi de plus en plus mises en accès libre sur internet, soit à l’initiative des musées eux-mêmes, soit par les visiteurs qui ont maintenant tous les moyens pour scanner les œuvres.
Dans ce même entrain pour le développement de l’open source culturel, le projet de «   patrimoine ouvert   » (open heritage) du Google Arts and Culture Institute développe depuis début 2019 des scans de sites du patrimoine mondial de l’humanité, les rendant disponibles en accès libre à des fins d’enseignement et de recherche.

3D printed mockup of Wat Yai Chai Mongkhon Temple, Thaïland © Google Arts and Culture 2019
3D printed mockup of Wat Yai Chai Mongkhon Temple, Thaïland
© Google Arts and Culture 2019
Il les réalise en collaboration avec l’organisation à but non lucratif CyArk et l’imprimeur 3D américain Stratasys.

Nunc, me tangere   ! : nouveaux rapports aux œuvres

Imprimées en 3D, les répliques d’œuvres muséales se trouvent aujourd’hui manipulées sans crainte par les chercheurs et touchées par les visiteurs.
Manipuler l’œuvre dans le cadre de travaux de recherches en offre une meilleure compréhension, c’est réactualiser d’anciennes méthodes d’analyse. Permettre au visiteur du musée de toucher l’œuvre, c’est réintroduire une dimension longtemps laissée de côté dans l’expérience de la sculpture et offrir un accès aux œuvres pour les non-voyants.
Avant d’entrer dans les musées, certaines sculptures de culte se trouvaient tant touchées par les fidèles qu’elles en perdaient leurs extrémités. Polies par les caresses de milliers de mains, la transformation de ces sculptures était le fruit de gestes communs. Ces sculptures faisaient partie de la vie commune, elles n’étaient pas inertes.
L’impression 3D porte le potentiel de redonner à l’œuvre d’art un rôle actif dans la vie sociale, rapprochant les répliques des publics tout en préservant les originaux.
On sortirait aujourd’hui du noli me tangere sacré qui a bien longtemps prévalu au musée et qui fut poussé à son paroxysme dans les espaces immaculés du modernisme avec le fameux «   eyesight alone   » défendu par l’historien de l’art Clement Greenberg.
Enfin, l’impression 3D se présente comme une solution remarquable dans le cadre des restitutions d’œuvres de musées occidentaux à leurs pays d’origine  : en restituant les œuvres originales essentielles aux cultures où elles ont vu le jour, les musées pourront présenter des répliques en impression 3D haute définition au plus proche des originaux.

Maud Maffei
Publié le 16/07/2019
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The V&A Presents “A World of Fragile Parts“ at the Venice Biennale’s Applied Arts Pavilion - Pauline Borghese, Biennale di Venezia, 2016 © Photo by Andrea Avezzù. Image Courtesy of La Biennale di Venezia

The V&A Presents "A World of Fragile Parts" at the Venice Biennale’s Applied Arts Pavilion - Pauline Borghese, Biennale di Venezia, 2016
© Photo by Andrea Avezzù. Image Courtesy of La Biennale di Venezia

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