Analyse à décoder

Le marché des enchères en Chine

Analyse à décoderMarché de l'art | D’une influence mineure jusqu’au début des années 2000, la Chine s’est rapidement transformée en une puissance incontournable du monde de l’art. Depuis 15 ans, le pays figure dans le top 3 des marchés les plus attractifs au niveau mondial. Toutefois, à partir de 2013, le pays fait face à une tendance à la baisse constante de son marché des enchères. À l’origine de ce phénomène, la croissance économique du pays bien moins forte que par le passé, mais également des spécificités propres au marché de l’art chinois telles que la multiplication des impayés ou l’intérêt de plus en plus fort des collectionneurs chinois pour des artistes occidentaux…

La salle de vente de China Guardian Beijing, 2017 © Photo: China Guardian
La salle de vente de China Guardian Beijing, 2017
© Photo: China Guardian

État des lieux en chiffres

Le marché de l’art chinois est à l’image de la croissance du pays, récent, fulgurant et volatile.

- La première approche statistique complète visant à mesurer le poids de la Chine sur le marché remonte à 2004. L’European Fine Art Foundation (EFAF) évalue alors le volume des ventes aux enchères d’œuvres à 775 millions d’euros, l’Empire du Milieu détrônant la France de sa 3e place.

- Jusqu’en 2011, la Chine enregistre une forte croissance de son volume de vente. Son influence exponentielle sur le marché des enchères est particulièrement notable entre 2008 et 2011. Alors que les économies occidentales sont fortement touchées par la crise des subprimes, la Chine devient en 2010 la seconde place de marché mondial. Avec une hausse de 177%, elle prend la place du Royaume-Uni, s’octroyant 23% de parts de marché contre 22% pour le Royaume-Uni. L’année suivante, le TEFAF la distingue comme premier marché mondial, devant les États-Unis (30% contre 29%).

- Toutefois, selon la China Association of Auctioneers (CAA) , la situation s’inverse rapidement. Estimé à $11,5 milliards en 2011, la Chine perd sa position de leader et voit son volume annuel de ventes chuter de 57% pour n’atteindre que $6,9 milliards en 2012. Aujourd’hui, le pays n’est pas parvenu à retrouver sa position de leader  :
- 2011 : $11,5 milliards
- 2012 : $6,9 milliards (-40% par rapport à l’année précédente)
- 2013 : $8,5 milliards (+23%)
- 2014 : $7,9 milliards (-7%)
- 2015 : $7,1 milliards (-10%)
- 2016 : $6,7 milliards (-6%)
- 2017 : $7,1 milliards (+6%)
- En 2018, les ventes aux enchères en Chine continentale atteignent 4.2 milliards de dollars, soit le chiffre le plus bas depuis 2010. Les peintures traditionnelles et les calligraphies enregistrent une baisse de 35% en valeur.

L’évolution du marché des enchères en Chine

La Chine contemporaine entretient de par son histoire un fort sentiment de nationalisme culturel. D’un cadre législatif et institutionnel quasi inexistant, le pays a développé une armada de mesures visant à protéger son patrimoine et instaurer une forme de souveraineté culturelle. Depuis les années 1980, elle a ainsi ratifié les traités internationaux relatifs à la circulation des biens culturels.
- Jusqu’en 1958, le secteur des enchères est en Chine Continentale exclusivement le fait des puissances étrangères. Le Britannique Lewis Moore fonde d’ailleurs la première maison à Shanghai en 1874.
- En 1986, l’ouverture de la maison de vente aux enchères d’État à Guangzhou marque la réactivation d’un secteur à l’arrêt depuis presque 30 ans.
- Depuis, la Chine forte d’un marché intérieur immense a rapidement rattrapé son retard. En juillet 1996, elle se dote d’une loi sur les ventes aux enchères - loi révisée en août 2004 - qui en précise le cadre juridique. Ce cadre participera a la dichotomie qui régit le système des enchères en Chine Continentale  : seules les maisons de ventes locales sont autorisées à disposer dans leur catalogue de ventes d’œuvres d’artistes chinois réalisées avant 1949.

Un marché dominé par 4 maisons de ventes

D’après le Global Chinese Art Auction Market Report réalisé par la CAA et Artnet, le marché des enchères en Chine se structure autour de quelque 525 maisons de ventes (données 2017) . Parmi elles, un peu plus de 200 sont qualifiées d’inactives - elles existent sur le papier, mais n’ont organisé aucune vente durant l’année - et 4 acteurs se distinguent de par leur taille et leur volume de ventes  : les maisons de ventes chinoises Poly International et China Guardian auxquelles s’ajoutent Sotheby’s et Christie’s.

Poly et Guardian, 2 acteurs chinois leaders

Fondée en 1993 par Chen Dongsheng (conjoint de Kong Dongmei, petite fille de Mao Zedong) et Wang Yannan (fille de l’ancien Premier ministre et Secrétaire général du Parti communiste chinois Zhao Ziyang), China Guardian est la plus ancienne maison de ventes en Chine continentale. Établie à Beijing, elle possède des bureaux en Asie et en Amérique, Japon, États-Unis et Canada. La maison possède également des actions dans Taiking Life Insurance Co à hauteur de 24%; Taiking Life Insurance Co également fondée par Chen Dongsheng est devenue l’actionnaire principal de Sotheby’s après avoir acquis 13,5% des parts de la société londonienne.

Bien que plus récente, Beijing Poly International Auction Co est active depuis 2005. Elle s’est rapidement imposée comme première maison de vente en Chine et 3e au niveau international. La maison appartient à China Poly Group, un conglomérat aux activités multiples, du commerce d’armes à l’immobilier et l’art dont le gouvernement chinois détient 55% des parts.
Toutes deux, malgré un degré d’interventionnisme étatique différent, sont pour le gouvernement chinois de véritables outils de soft-power. En Chine Continentale, elles sont favorisées par une politique culturelle protectionniste par rapport aux acteurs étrangers. À l’international, elles développent leurs réseaux par l’ouverture d’officines et de salles de ventes dans les plus grandes métropoles.

Christie’s et Sotheby’s en position d’outsider

Présente en Chine depuis plus de 20 ans, Sotheby’s et Christie’s font figure d’acteurs marginaux et marginalisés, du fait des nombreuses barrières imposées par le gouvernement chinois aux acteurs étrangers. Si les deux leaders mondiaux ont pu se développer fortement à Hong Kong - grâce au régime “un pays, deux systèmes” - la situation est tout autre en Chine Continentale.
D’une part, seules les maisons de ventes chinoises sont autorisées à vendre des antiquités telles que les céramiques, les calligraphies anciennes et toutes œuvres datées avant 1949 i.e. ce qui intéresse particulièrement les collectionneurs chinois. Sotheby’s, Christie’s et toute maison de vente étrangère ne peuvent vendre que des montres, du vin, des bijoux et de l’art contemporain.
D’autre part, alors qu’elles disposent de bureaux de représentation à Shanghai depuis 1994, Christie’s et Sotheby’s n’ont pu organiser leur première véritable vente en Chine Continentale qu’en 2013. Christie’s s’est vu octroyée une licence pour opérer de façon indépendante, Sotheby’s s’est alliée avec le groupe culturel d’État chinois, Beijing GeHua Art en 2012 pour pouvoir pénétrer le marché continental.

Perspectives et projections

Malgré la politique de favoritisme réservée aux entreprises nationales, la Chine continentale demeure un territoire attractif pour les acteurs étrangers. De par la taille de son marché, mais également pour les perspectives qui découleront de la future rétrocession de Hong Kong à la Chine en 2047.
Rappelons que le régime “un pays, deux systèmes” en vigueur depuis 1984 a fait de Hong Kong une porte d’entrée et de sortie de la Chine continentale. 3e place financière derrière Londres et New York, le pays est pour les entreprises étrangères un territoire accueillant, dont le cosmopolitisme assumé contraste avec le nationalisme revendiqué par la Chine continentale.
Pourtant, les remises en cause, progressives bien que de plus en plus insistantes, du haut degré d’autonomie de Hong Kong par Pékin depuis 1997 et l’uniformisation du système Hongkongais sur le système chinois obligent les maisons de ventes étrangères à anticiper, s’installer et se développer en Chine Continentale, lentement, très lentement.

Vincent Kozsilovics / Nina Rodrigues-Ely
Publié le 04/11/2019
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La salle de vente de China Guardian Beijing, 2017 © Photo: China Guardian

La salle de vente de China Guardian Beijing, 2017
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