Analyse à décoder

Impression 3D : vers une nouvelle industrie, vers un nouveau monde

Analyse à décoderArt contemporain | Depuis une quinzaine d’années, l’impression 3D, appelée aussi stéréolithographie, révolutionne notre rapport aux matériaux et aux objets. Avec elle, les créateurs mettent en place de nouveaux processus de travail avec les matériaux anciens (notamment la céramique) et conçoivent des matériaux innovants à partir de matières recyclées ou issues des biotechnologies.

Joris Laarman & MX3D, MX3D Bridge, 2018 © Joris Laarman & MX3D
Joris Laarman & MX3D, MX3D Bridge, 2018
© Joris Laarman & MX3D

Une traversée du temps

On dirait clairement un silex préhistorique dont une partie a été coulée dans du latex. Vous vous demandez comment cet objet a pu sortir du musée archéologique et se trouver ainsi modifié. Mais vous en voyez plusieurs, maintenant avec des poignées similaires à celles d’outils familiers où se trouve inscrit Man Made. On vous dit alors qu’il s’agit d’une série d’objets des designers israéliens Ami Drach et Dov Ganchrow réalisés à l’aide d’une imprimante 3D et intitulée BC-AC (2011-2014).

Ami Drach & Dow Ganchrow, BC-AD: the yellow series, 2011-2014 © Photo Moti Fishbain
Ami Drach & Dow Ganchrow, BC-AD: the yellow series, 2011-2014
© Photo Moti Fishbain

Après avoir étudié la taille de silex préhistoriques et s’être initiés au taillage pour en comprendre le processus, le duo de designers imprime en 3D ces silex en prenant pour modèles des originaux préhistoriques. Le morceau recouvert de latex indique la zone de prise en main. Comment les utiliser ? Peut-être pourrez-vous essayer pour jardiner, et pourquoi pas, pour tenter de faire un feu, comme antan, il y a 700 000 ans.

La table sur laquelle sont posés ces silex technologiques semble si légère que vous vous demandez comment elle peut supporter leur poids. Elle est en titane, imprimée en 3D, il s’agit d’une œuvre de la série Growth (2016, croissance) du designer danois Matthias Bengtsson (1971).

Mathias Bengtsson, Growth Lounge, 2016 © Photo Marc Domage Copyright Mathias Bengtsson & Galerie Maria Wettergren
Mathias Bengtsson, Growth Lounge, 2016
© Photo Marc Domage Copyright Mathias Bengtsson & Galerie Maria Wettergren
Sa forme, entre le végétal et l’organique vous fait penser à un rafraîchissement de l’Art Nouveau. À la base de cette série, Matthias Bengtsson a en effet mis en place un logiciel d’intelligence artificielle permettant de faire croître une forme tel un organisme vivant à partir d’une graine numérique (1) . Les meubles de sa série Growth se déclinent en différents matériaux, notamment en bois de noyer ou en bronze.

À côté, un fauteuil translucide semble flotter dans l’espace. En l’essayant, il est bien solide et confortable. Œuvre du designer hollandais Dirk van der Kooij Not only hollow chair (2014) est réalisé en matériaux synthétiques recyclés.

Dirk Vander Kooij, Not Only Hollow Chair, 2014 © Photo courtesy of Gallery Chamber credits Loek Blonk
Dirk Vander Kooij, Not Only Hollow Chair, 2014
© Photo courtesy of Gallery Chamber credits Loek Blonk

Vous êtes interpellé par une sorte de menhir couché un peu plus loin. Son toucher est doux, vous comprenez qu’il est composé de matériaux synthétiques. Il s’agit de Menhir Bench (2017), également de Dirk van der Kooij. Le designer défend une approche écologique et durable du design  : il conçoit des matériaux entièrement recyclés, ses lignes sont minimales et ses œuvres hautement élaborées sont réalisées avec des imprimantes 3D à basse résolution pour une consommation d’énergie moindre.

Vous vous trouvez maintenant face à un vase en céramique d’une finesse remarquable pour sa taille de presque un mètre de haut. Le designer hollandais Olivier van Herpt (1989) a mis deux ans pour créer lui-même une imprimante 3D capable de le réaliser, expérimentant divers processus de fabrication avec des argiles variées. En vous approchant, vous discernez les légères stries rappelant la fabrication additive de l’impression. À la fois artisanal et technologique, ce vase apporte un nouveau souffle à la céramique. À l’impression 3D, Olivier van Herpt réactive aussi la faïence de Delft, technique hollandaise célèbre pour sa finesse, développée au XVIIe siècle pour imiter en faïence la porcelaine chinoise (Blue and White, 2018).

Olivier van Herpt, Blue and White, 2018 © Olivier van Herpt
Olivier van Herpt, Blue and White, 2018
© Olivier van Herpt

Dans la rue, vous traversez le canal par un pont en métal. Il s’agit du MX3D Bridge (2018) l’œuvre du Joris Laarman Lab en collaboration avec la startup MX3D. Le pont a été distingué du Dutch Design Award 2018 pour la prouesse que représente l’impression 3D en métal à une telle échelle.

Joris Laarman & MX3D, MX3D Bridge, 2018 © Joris Laarman & MX3D
Joris Laarman & MX3D, MX3D Bridge, 2018
© Joris Laarman & MX3D

Vous vous rendez enfin chez votre tailleur pour lui montrer la robe sans coutures que vous souhaitez qu’il réalise avec les derniers tissus conçus pour l’impression 3D, puis vous comptez passer par une chocolaterie afin de faire imprimer des chocolats dont vous avez dessiné la forme (Les 3 dandies).

Les 3 Dandies, Les atomes crochus © Photo : Le chocolat dans tous nos états (https://lechocolatdanstousnosetats.com/)
Les 3 Dandies, Les atomes crochus
© Photo : Le chocolat dans tous nos états (https://lechocolatdanstousnosetats.com/)

Vers un artisanat technologique et personnalisé

Vous repensez au silex. Il résume bien le bouleversement que représente l’impression 3D aujourd’hui. Revenant au premier outil, ce silex technologique réinterroge tous les outils qui se situent entre lui et l’original à partir duquel il a été créé.
Avec l’impression 3D, les créateurs repensent de fond en comble les processus de création et de production  : imprimer 1 ou 30 000 exemplaires en 3D revient à peu près au même, et ces exemplaires ne seront jamais tout à fait identiques.
Alors pourquoi ne pas revenir au sur-mesure et ainsi à une démarche artisanale plutôt qu’industrielle ?
C’est le choix que font aujourd’hui de nombreux créateurs dont l’attention se porte sur la conception de nouveaux matériaux qui répondent aux défis écologiques contemporains  : plastiques recyclés comme Dirk van Rooij mais également matériaux biodégradables et compostables en alliages d’algues ou mycélium (notamment Samuel Tomatis, Jonas Edvard, le Studio Klarenbeck & Droos, voir Virtual.Time Les biotechnologies sous le prisme de la création).
Ces créateurs tendent à renverser l’économie de productivité industrielle en mettant en place un artisanat technologique et personnalisé. Pour ce faire, beaucoup travaillent avec des matériaux locaux, s’adaptant ainsi aux ressources du lieu de production de l’objet.

Sauver la planète avec l’impression 3D ?

À divers niveaux, l’impression 3D porte de grandes promesses d’un point de vue écologique.
À grande échelle, pour remplacer les récifs coralliens du Parc National des Calanques, des récifs artificiels imprimés en béton ont été conçus par XtreeE afin de restaurer un habitat pour la faune de la zone (Rexcor Artificial Reef, 2017).

XtreeE & Seaboost, Rexcor Artificial Reef, 2017 © Ulien Dalle / SEABOOST Concrete 3D printing
XtreeE & Seaboost, Rexcor Artificial Reef, 2017
© Ulien Dalle / SEABOOST Concrete 3D printing

Ses espoirs sont majeurs pour la deuxième industrie la plus polluante de la planète qu’est la mode. Depuis plusieurs années, l’impression 3D y est utilisée dans la haute couture où elle se marie à l’artisanat, elle commence à se développer dans le prêt-à-porter. La créatrice Iris van Herpen réalise des vêtements dignes de l’orfèvrerie et qui défient les lois de la pesanteur. Karl Lagerfeld l’a utilisée pour Chanel dès 2015.

Iris Van Herpen, collection Ludi Naturae, 2018 © Iris Van Herpen
Iris Van Herpen, collection Ludi Naturae, 2018
© Iris Van Herpen

Vous trouvez aujourd’hui littéralement chaussure sur mesure à votre pied chez quelques grandes enseignes de sport tel Adidas, Nike et New Balance qui développent leurs recherches dans de nouveaux matériaux pour l’impression de semelles de haute performance. Notamment, le designer Aarish Netarwala réalise pour Adidas une chaussure pour l’entraînement à la course qui fait travailler le pied comme si le coureur foulait du sable, une pratique courante d’entraînement rendue maintenant possible sur un sol dur (Adidas Grit, 2017).

Aarish Netarwala, Adidas Grit, 2017 © Aarish Netarwala & Adidas
Aarish Netarwala, Adidas Grit, 2017
© Aarish Netarwala & Adidas

Dans l’avenir, l’impression 3D pourra renouveler les solutions techniques en matière d’architecture, de restauration d’ouvrages ou de conservation de patrimoine.

1) Sa pratique rejoint en ceci celle de l’artiste Miguel Chevalier qui crée des natures virtuelles autogénératives également à partir de graines numériques.

Maud Maffei
Publié le 13/06/2019
Copyright © Observatoire de l'art contemporain - Tous droits réservés
Pour en savoir plus ou pour utiliser ce contenu, merci de nous contacter »

Lire aussi

 

Suivez-nous sur FacebookSuivez-nous sur TwitterSuivez-nous sur LinkedInSuivez-nous sur InstagramContactRechercher

English version

Joris Laarman & MX3D, MX3D Bridge, 2018 © Joris Laarman & MX3D

Joris Laarman & MX3D, MX3D Bridge, 2018
© Joris Laarman & MX3D

×


©

×