Analyse à décoder

Les biotechnologies sous le prisme de la création

Analyse à décoderArt contemporain | Aujourd’hui artistes, architectes et designers collaborent avec des laboratoires de biologie pour développer du mobilier, des lieux de vie constitués par des matériaux issus des biotechnologies. Évolutifs et biodégradables, ces matériaux font voler en éclat les frontières entre organique et inorganique. Un nouveau type d’économie et un nouvel art de vivre se dessinent autour de concepts produits inédits. L’exposition Mutations/créations III - La fabrique du vivant au Centre Pompidou présente un état des lieux de ces créations et recherches.

Vue d’exposition ‘‘Mutations/créations III - La fabrique du vivant‘‘ au Centre Pompidou © Philippe Migeat
Vue d’exposition "Mutations/créations III - La fabrique du vivant" au Centre Pompidou
© Philippe Migeat

Les matériaux vivants

Une biotechnologie caractérise «  toute technique utilisant des êtres vivants (micro-organismes, animaux, végétaux), généralement après modification de leurs caractéristiques génétiques, pour la fabrication industrielle de composés biologiques ou chimiques (médicaments, matières premières industrielles) ou pour l’amélioration de la production agricole (plantes et animaux transgéniques ou Organismes Génétiquement Modifiés)   » dit le dictionnaire Larousse. Parmi les plus anciennes, on compte la bière et le fromage.

Imaginez-vous dans un futur pas si lointain…
Vous vivez dans un immeuble en verre au premier abord assez classique. Les verres de certaines façades sont emplis d’un liquide vert en mouvement  : il s’agit d’une eau où sont cultivées des micro-algues qui se développent avec la photosynthèse et par l’absorption de CO2. L’eau utilisée est en partie récupérée des eaux pluviales et les algues sont destinées à être transformées pour des usages médicaux et cosmétiques. La chaleur captée par la bio-façade est exploitée pour le chauffage et l’eau chaude. Votre immeuble est vivant et productif, il est l’œuvre du cabinet XTU Architects.

IN VIVO, Paris, vue jour © XTU
IN VIVO, Paris, vue jour
© XTU

En face de chez vous, il y a un petit pavillon construit en «  briques vivantes  » (living bricks), qui sont composées d’un alliage de mycélium de champignons et de déchets agricoles. Ces briques ont été thermo-séchées, leur croissance a été ainsi interrompue, permettant alors leur assemblage. Ce procédé est le fruit des recherches de David Benjamin (1974), architecte et professeur à Columbia University, fondateur du projet The Living.

Hy-Fi, David Benjamin, The Living, 2014, Queens NYC © David Benjamins, The Living, 2014
Hy-Fi, David Benjamin, The Living, 2014, Queens NYC
© David Benjamins, The Living, 2014

Chez vous, une grande partie du mobilier est en matériaux vivants composés d’alliages d’algues ou de mycéliums. Il est imprimé en 3D. Votre chaise Terroir (2014) est réalisée à base d’algues séchées et broyées, de papier recyclé et de bois de frêne (par Jonas Edvard en collaboration avec Nikolaj Steenfatt). Elle a la douceur du liège et la légèreté du papier. Votre lampe MYX (2013) du même designer est composée de mycélium de champignons et de chutes de fibres végétales naturelles. Vous pouvez en cueillir les champignons pour vous nourrir, elle est à la fois ressource alimentaire et objet fonctionnel.

Jonas Edvard, MYX hanging lamp growing © Jonas Edvard
Jonas Edvard, MYX hanging lamp growing
© Jonas Edvard

Votre chaise Alga (2016), du designer Samuel Tomatis (1992) en collaboration avec un chercheur chimiste, est entièrement en algues. Votre service à thé du même designer est réalisé avec la même technique. En développant toute une série d’objets en algues, ce dernier a souhaité utiliser le végétal qui prolifère anormalement sur les plages bretonnes et dont l’eutrophisation crée une matière organique polluante et toxique.

Samuel Tomatis, chaise série Alga, 2016 © Samuel Tomatis 2019
Samuel Tomatis, chaise série Alga, 2016
© Samuel Tomatis 2019

Une partie de vos verres et vases sont également en algues. Ils sont réalisés par le Studio Klarenbeek & Dros qui a monté un groupe de recherche ouvert, le Labo Algues, en partenariat avec l’Atelier LUMA en Arles. Vos vases sont des copies de vases historiques en verre du Musée Départemental d’Arles. Ils sont réalisés à partir des scans des originaux.
En parallèle de ses recherches sur les algues, le Studio Klarenbeek & Dros explore également les capacités du mycélium. Il est le premier à avoir développé l’impression 3D d’objets avec ce matériau. Vous adorez contempler comment sa Mycelium chair (2012) se transforme au fil des jours. Vous admettez que vous ne l’utilisez pas beaucoup, en partie par crainte qu’une de ses têtes de champignons s’accroche à votre pull. La chaise continue de produire de l’oxygène durant son cycle de vie, elle pourra être compostée lorsque vous la jugerez trop usagée.

Studio Klarenbeek & Dros, Mycelium chair, 2012-2018
Impression 3D de mycélium de champignons (reishi)
Centre Pompidou, Paris © Photo: Mike Roelofs
Studio Klarenbeek & Dros, Mycelium chair, 2012-2018 Impression 3D de mycélium de champignons (reishi) Centre Pompidou, Paris
© Photo: Mike Roelofs

Vos rideaux sont en Mycelium textiles (2015-2018) de la designer Carole Collet  : s’y dessinent différents motifs au fur et à mesure qu’ils s’étoffent au fil des mois.

Plutôt que de jeter tous vos déchets organiques, maintenant vous en gardez une partie à mettre dans votre machine Growduce, un dispositif au croisement d’un bio-composteur et d’une imprimante 3D (par Guillian Graves / Big Bang Project, 2019). La machine permet de les fermenter après l’ajout de levures naturelles et bactéries, leur donne une matière caoutchouteuse modelable pour réaliser des objets. Qui sait, peut-être qu’avec, vous parviendrez vous-même à réaliser un service d’assiettes pour votre prochain pique-nique. La machine permet de réaliser des objets mous  : des pansements cicatrisants, tissus ou gants par exemple, à partir d’un moule.

Guillian Graves, Big Bang Project, Growduce, 2019 © Guillian Graves
Guillian Graves, Big Bang Project, Growduce, 2019
© Guillian Graves

Les œuvres d’art qui vous entourent sont également le fruit de collaborations entre artistes et biochimistes. Notamment, sur l’un de vos murs, vous avez une algaegraphie de l’artiste Lia Giraud (1985). En collaboration avec Claude Yéméprian, en 2010, elle adapte les mécanismes classiques de la photographie avec des micro-algues photosensibles. L’image qui en résulte est vivante et en transformation constante. A l’âge de la photographie numérique, elle revient ainsi à un procédé organique.

Lia Giraud, Algae Graphie, Série Cultures, chercheur (à gauche) / Série Cultures, paysage naturel (à droite), 2011 © Lia Giraud
Lia Giraud, Algae Graphie, Série Cultures, chercheur (à gauche) / Série Cultures, paysage naturel (à droite), 2011
© Lia Giraud

L’économie circulaire

Vous souvenez-vous de Mon Oncle (1958), le film de Jacques Tati décrivant l’habitat futuriste d’une famille bourgeoise avec tous ses gadgets technologiques en plastique à l’utilité improbable ? Il semble qu’aujourd’hui, nous pourrions réaliser un Mon Oncle à l’envers  : les créateurs cherchent à développer des matériaux respectueux de la planète et recyclables, proposant ainsi de sortir de la société du plastique dont l’âge d’or correspond bien à ce que décrit Jacques Tati.
Dans notre nouvel âge qui voit le jour, l’économie circulaire devient le mot d’ordre des créateurs. Les matériaux ont plusieurs usages au cours de leur cycle de vie  : par exemple, les micro-algues qui cheminent le long de la façade de l’immeuble de XTU Architects pourront être de la chlorelle et de la spiruline transformées pour l’alimentation.
Ces créateurs cherchent à développer des matériaux qui remplacent le plastique, s’intéressant aux matières polymères naturelles. C’est également le cas des Studio Formafantasma et Officina Corpuscoli. Ce dernier est à l’origine de la plateforme de technologies MOGU pour la recherche et la production de bio-matériaux à partir de mycelia.
Tous privilégient les matériaux locaux : pour sa série Terroir, le designer danois Jonas Edvard réalise ses objets en alliage d’algues avec les algues des côtes danoises, tandis que le français Samuel Tomatis utilise les algues bretonnes. Pour ses vases réalisés en Arles, Klarenbeek & Dros utilise des algues de Camargue. En travaillant dans d’autres régions du globe, ils pourront adapter leurs productions avec les algues locales. Il en va de même avec le mycélium que l’on trouve partout.

The Terroir Project, par Jonas Edvard en collaboration avec Nikolaj Steenfatt © Photos Emil Thomsen Schmidt
The Terroir Project, par Jonas Edvard en collaboration avec Nikolaj Steenfatt
© Photos Emil Thomsen Schmidt

L’art de vivre du dégradable

Créer un objet mobilier imprimé en 3D et compostable répond aux caractéristiques de l’économie numérique et favorise une économie locale.
En premier lieu  : l’objet tend à être imprimé sur le lieu même où sont cultivés ses matériaux.
Lorsque l’objet devient trop usagé, il sera ré-imprimé à partir de son fichier numérique. On pourrait ainsi imaginer que chaque personne qui achète un tel objet reçoive un droit de propriété sur l’objet permettant sa réimpression à un coup moindre que celui de l’achat. Les transactions relatives à l’objet pourraient être mémorisées dans la blockchain. Ce principe serait valable pour toute œuvre — œuvre de design ou œuvre d’art — nécessitant une réimpression.

Maud Maffei
Publié le 15/04/2019
Copyright © Observatoire de l'art contemporain - Tous droits réservés
Pour en savoir plus ou pour utiliser ce contenu, merci de nous contacter »

Lire aussi

 

Suivez-nous sur FacebookSuivez-nous sur TwitterSuivez-nous sur LinkedInSuivez-nous sur InstagramContactRechercher

English version

Vue d’exposition “Mutations/créations III - La fabrique du vivant“ au Centre Pompidou © Philippe Migeat

Vue d’exposition "Mutations/créations III - La fabrique du vivant" au Centre Pompidou
© Philippe Migeat

×


©

×