Analyse à décoder

Le Havre, l'art, l'architecture, l'économie

Analyse à décoderArt contemporain | Dans le mouvement des mutations économiques des villes françaises et des nouveaux enjeux de métropolisation, Le Havre tisse depuis 2010 le cadre d’une politique culturelle ambitieuse; en 2017 “Un été au Havre”, l’événement festif conçu pour le 500e anniversaire de la ville marque une étape décisive, réveille les imaginaires locaux et l’image de la ville, transforme son paysage urbain. Décryptage.

Karel Martens (Pays-Bas), Couleurs sur la plage, 2017/2018 © Philippe Breard
Karel Martens (Pays-Bas), Couleurs sur la plage, 2017/2018
© Philippe Breard

Flash-back  : Le Havre à l’année zéro de son avenir

Cette ville portuaire en bout d’estuaire fondée par François 1er, traversée par un âge d’or commercial au cours du XIXe siècle, s’installe dans une longue période de deuil après le traumatisme de la destruction totale de son centre par les bombardements de septembre 1944.
La ville est reconstruite entre 1946 et 1954 par Auguste Perret qui met en œuvre ses idées d’urbanisme moderne  : “Ce que je veux, c’est faire quelque chose de neuf et de durable. Puisque nous sommes à zéro, il faut en profiter pour partir sur des bases nouvelles qui permettront de faire face à l’avenir de grande ville et de grand port que le Havre a devant lui…  »

(À gauche) Vue de la rue de Paris et du Havre vers l'ouest en 1945 - (À droite) Vue de la rue de Paris et du Havre vers l'ouest en 1955 pendant la reconstruction © DR
(À gauche) Vue de la rue de Paris et du Havre vers l'ouest en 1945 - (À droite) Vue de la rue de Paris et du Havre vers l'ouest en 1955 pendant la reconstruction
© DR

Le nouveau centre s’inscrit dans un plan orthogonal; une trame géométrique où les axes se coupent à angle droit selon un urbanisme rationnel que l’on peut comparer aux villes de l’Antiquité ou aux centres-villes nord-américains. Les immeubles sont en béton, les appartements sont équipés du «  confort moderne  ». Mais les habitants, dans la nostalgie de l’avant, dénigrent cette esthétique urbaine radicale.

Lente revalorisation de la ville par son patrimoine architectural

Déconsidérée pendant plus de quarante ans, la cité se valorise à travers la relecture historique d’Auguste Perret, et la figure de l’architecte brésilien Oscar Niemeyer qui conçoit le Volcan (1972-1978), un ouvrage commandité par la municipalité communiste et surnommé à l’époque de manière péjorative… le «  Pot de yaourt  ».
En 1995, Le Havre est classé Zone de Protection du Patrimoine Architectural, Urbain et Paysager ; ce qui entraîne des premiers effets d’aménagement : Les jardins de la plage (1992-1995) créés par l’architecte paysagiste Alexandre Chemetoff ou la restructuration (1995-99) de l’actuel MuMa, construit entre 1959 et 1961 par un collectif d’architectes et d’ingénieurs selon un concept novateur de légèreté et de flexibilité.

Le musée d’Art moderne André-Malraux (MuMa) au Havre © A. Dumont Divergence
Le musée d’Art moderne André-Malraux (MuMa) au Havre
© A. Dumont Divergence

La prise de conscience que le Havre est une œuvre d’urbanisme totale infuse et agit lentement pour aboutir en 2005 à son classement par l’UNESCO au patrimoine mondial de l’humanité.
Le Havre, qui bénéficie désormais d’une aura comparable à Chandigarh ou Brasilia, continue d’écrire son histoire patrimoniale si l’on considère la commande faite à Jean Nouvel de la piscine des Docks (2008).

De l’événement au développement durable

Le maire Édouard Philippe crée en 2011 Les Assises de la Culture et esquisse des contours d’une politique culturelle globale d’accès à la culture tous niveaux (restructuration du petit Volcan en bibliothèque nouvelle génération) et fixe l’horizon du 500e anniversaire de la ville du Havre en 2017 comme « une première étape dans l’affirmation d’une identité  ».

Il en découle Un été au Havre 2017 sous la direction artistique de Jean Blaise, «  magicien  » de la mutation touristique de la ville de Nantes par la culture et la création. À ses côtés, Fazette Bordage, «  la fée  » des halles industrielles, appelée en 2012 par la municipalité pour transformer le Fort de Tourneville en un lieu de culture pluri-disciplinaire. Ils agissent en synergie et en capillarité avec l’ensemble des acteurs et lieux culturels locaux pour construire une manifestation estivale entrelaçant sans hiérarchie des moments artistiques, festifs, sportifs ou populaires... tandis que des itinéraires d’œuvres revisitent et scénographient le paysage urbain.
À l’instar de Voyage à Nantes, la stratégie d’événement repose ici sur une politique de pérennisation d’œuvres dans l’espace public afin d’y inséminer de nouveaux symboles. Les éditions 2017 et 2018 ancrent de manière définitive pas moins de 12 œuvres interprétant ou réactivant l’esprit des lieux auprès des Havrais. Toutes sont l’expression d’une nécessité, marquent les imaginaires, greffent de nouvelles identités à la trajectoire patrimoniale du Havre.

Stéphane Thidet (France), Impact, 2017 © Photo : Thomas Malgras
Stéphane Thidet (France), Impact, 2017
© Photo : Thomas Malgras
La fontaine de Stéphane Thidet Impact fait se télescoper deux jets d’eau dans un mouvement de tension permanente ; les emblématiques cabanes de plage blanches sont mises en couleur chaque été selon un protocole conçu par le graphiste Karel Martens ; la sculpture Up#3 des artistes suisses Lang et Baumann installée sur la plage opère une jonction entre la cité et le grand large.

Vincent Ganivet (France), Catène de contenairs, 2017 © Oliver Boitet
Vincent Ganivet (France), Catène de contenairs, 2017
© Oliver Boitet

L’œuvre de Vincent Ganivet Catène de Containers, implantée dans une zone portuaire délaissée, au croisement de la rue de Paris et du quai Southampton, va accélérer le programme de re qualification du quai qui depuis lors reprend vie par la réouverture de commerces. La greffe prend, l’arche devient iconique, la « Tour Eiffel » des Havrais.

En parallèle des saisons culturelles qui font venir des artistes nationaux ou internationaux, la municipalité met en place un programme de résidence spécifiquement destiné aux artistes du Havre, de toutes disciplines : partir au bout du monde pendant trois mois avec une enveloppe de 8.000 euros en poche. À leur retour, œuvres, inspirations ou visions d’ailleurs nourrissent une importante exposition au MuMa André Malraux.

La Bande des Havrais © Philippe Breard, Ville du Havre
La Bande des Havrais
© Philippe Breard, Ville du Havre
Ce programme intitulé «  La bande des Havrais  » ayant pour but initial de stimuler les artistes, insémine en contrechamp une relecture de l’identité havraise dans un mouvement changeant, un va-et-vient entre port d’attache et lointain. Voir les 11 artistes et leur projet de la session 1

Retombées et chiffres clés

Lang/Baumann (Suisse), UP#3, 2017/2018 © Philippe Breard
Lang/Baumann (Suisse), UP#3, 2017/2018
© Philippe Breard
L’événement commémoratif de 2017 déclenche des dynamiques internes qui se traduisent par des actions inédites de financement.
Un budget exceptionnel de 20 millions d’euros est alimenté aux 3/4 par le GIP LE HAVRE 2017, Groupement d’Intérêt général associant les sept strates de la vie économique du territoire, Ville, Agglomération, Département, Région, Chambre de Commerce, Port, Université. Le reste est consolidé par des regroupements d’entreprises locales et par du mécénat de compétence.
Les retombées économiques et touristiques pour cette même année sont quantifiées à 80 millions € dont 10 millions intégrés directement dans des entreprises du territoire.
Un été au Havre rassemble plus de 2 millions de visiteurs en 2017 contre 1 million en 2016.
Il est intéressant de constater que les œuvres monumentales attirent en 2017 la plus forte proportion de visiteurs extérieurs à la Normandie, soit 34% dont 17% provenant de l’Ile de France.

Les perspectives

Forte de la dynamique d’attractivité projetée par Un été au Havre, la municipalité opte pour sa saisonnalité en reconduisant Jean Blaise pour trois nouvelles éditions estivales jusqu’en 2020, s’appuyant sur un financement de croisière de 3 millions d’euros. La théâtralisation du paysage urbain se poursuit en 2018 avec de nouvelles pérennisations d’œuvres dans l’espace public dont celles de Fabien Merelle, Jusqu’au bout du monde et À l’origine.

Fabien Mérelle (France), Juqu'au bout du monde, 2018 © Philippe Breard
Fabien Mérelle (France), Juqu'au bout du monde, 2018
© Philippe Breard
Les éditions 2019 et 2020 en prévoient trois à quatre supplémentaires; ce qui ferait du Havre la deuxième ville française détentrice d’une importante collection d’œuvres publiques contemporaine après Nantes. Ce patrimoine en mouvement, porteur d’attractivité et d’images poétiques voyageant allègrement sur les réseaux sociaux pourrait contribuer à ouvrir une nouvelle page de l’histoire culturelle et économique du Havre. À suivre.

Cette analyse est développée dans le cadre de notre Formation (DIF) Art et Ville.

Nina Rodrigues-Ely
Publié le 19/03/2019
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Karel Martens (Pays-Bas), Couleurs sur la plage, 2017/2018 © Philippe Breard

Karel Martens (Pays-Bas), Couleurs sur la plage, 2017/2018
© Philippe Breard

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