Analyse à décoder

Time machine, ramener le passé au présent

Analyse à décoderArt contemporain | « Contracté par l’électricité, notre globe n’est qu’un village ». En 1964, Marshall Mc Luhan fait apparaître dans cette phrase célèbre que la contraction « électrique » du globe bouleverse autant l’espace-temps présent — on communique instantanément d’un bout à l’autre de la planète — que le rapport au passé et la relation entre l’oral et l’écrit. Il précise et anticipe : « la vitesse de l’électricité mélange les cultures de la préhistoire et les détritus des boutiquiers de l’ère industrielle, les analphabètes avec les demi-alphabétisés et les post-alphabétisés. » (*1).
Aujourd’hui, certains artistes s’emparent de la réalité virtuelle pour nous conduire dans des traversées du temps, formuler des récits parallèles, démultiplier les points de vue sur l’Histoire.

Morehshin Allahyari, Material Speculation: ISIS, Lamassu (2015-2016) © DR
Morehshin Allahyari, Material Speculation: ISIS, Lamassu (2015-2016)
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Des mondes en mille feuilles

L’exposition Speculative Cultures  : a virtual reality exhibition à la Parsons School de New York traite de la porosité des cultures tant spatialement que temporellement (commissaires Tina Sauerländer, Peggy Schœnegge et Erandy Vergara). Une culture n’est jamais une entité stable mais un réseau en transformation perpétuelle.
Dans l’exposition, vous pouvez enfiler successivement six paires de lunettes de réalité virtuelle qui vous propulsent aux quatre coins du monde à travers des récits tantôt politiques, tantôt intimes, autour d’aspects culturels, des passés, des futurs.

Précisément, lorsque vous entrez dans She who sees the unknown (2018) de l’artiste iranienne Morehshin Allahyari, vous vous retrouvez dans une sorte de temple dont l’architecture oscille entre archaïsme et futurisme. Dans l’espace obscur illuminé par les flammes de torches, vous vous repérez difficilement parmi les inscriptions énigmatiques et le sol incertain.
La narratrice se réfère à l’histoire coranique de Ya’jooj et Ma’jooj, deux peuples qui, ayant répandu de grands malheurs, représentent le chaos. Pour les retenir et les séparer des humains, Allah aurait ordonné que soit construit un mur de fer.
L’œuvre de Morehshin Allahyari vous projette dans un espace où Ya’jooj et Ma’jooj ont cassé le mur, et bien qu’ayant été repoussés, ils ré-émergent dans un éternel combat, se mêlant aux hommes qui fuient la ville.
En spéculant poétiquement sur la suite du récit coranique, Morehshin Allahyari fait entrer en résonance l’histoire actuelle, celle de la construction du mur à la frontière des États-Unis et du Mexique.
Les potentiels des nouvelles technologies pour renverser virtuellement les faits de l’Histoire sont au cœur des réflexions de Morehshin Allahyari. Avec Material Speculation  : ISIS (2015-2016) elle reconstruit en modélisation et impression 3D douze artéfacts détruits par l’Etat Islamique en 2015 (*2) . En résine transparente, les impressions 3D s’assimilent à des fantômes des originaux et chacune contient une clé USB où sont stockées une diversité de documents les concernant et décrivant les sites détruits. En un acte de résistance face à la destruction sauvage, l’artiste construit ainsi des «  capsules de temps  » gardées pour les civilisations du futur.

Morehshin Allahyari, Material Speculation: ISIS, Venus (2015-2016) © DR
Morehshin Allahyari, Material Speculation: ISIS, Venus (2015-2016)
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She’s Already Gone (2017) de l’artiste chinoise Yu Hong vous projette dans quatre scènes de la vie d’une femme chinoise, de sa naissance à sa vieillesse. A la différence de l’aspect lisse de beaucoup de réalisations en réalité virtuelle, vous êtes immédiatement surpris par la dynamique de l’espace figuratif avec les coups de brosses apparents. L’artiste introduit la physicalité de sa gestuelle dans l’espace virtuel. En étant au plus proche du sujet à chaque instant, vous contemplez comment le vécu intime de cette femme s’entrelace avec les événements historiques.

Yu Hong, She's Already Gone (2017), VR painting © Courtesy Yu Hong and Khora Contemporary
Yu Hong, She's Already Gone (2017), VR painting
© Courtesy Yu Hong and Khora Contemporary

Virtual Frontiers (2017) de l’artiste sud africain François Knœtze vous plonge dans les atmosphères multiculturelles de la ville de Grahamstown et de son histoire. Une série de six vidéos de réalité virtuelle, filmées à l’aide d’une caméra à 360 degrés. Vous vous trouvez au centre d’un carrousel en mouvement continu où vous passez brusquement d’une scène à l’autre, d’un combat de boxe, à une carrière, à un jardin. Il s’agit de la frontière aussi bien dans sa compréhension historique quant au passé de la ville, que d’un point de vue technologique, à savoir la limite entre réel et virtuel. Plutôt que de vous retrouver immergé dans chaque lieu, vous faites constamment l’expérience d’une distance qui vous rappelle que vous êtes dans un espace construit par l’artiste : tantôt le schéma d’une perspective virtuelle se superpose sur l’image, tantôt surgissent des fenêtres d’écran d’ordinateur.

François Knoetze, Virtual Frontiers (2017), VR films, with Thabilo Mafana, exhibition and project manager © DR
François Knoetze, Virtual Frontiers (2017), VR films, with Thabilo Mafana, exhibition and project manager
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Un outil de réflexion

Vous soulevez vos lunettes de réalité virtuelle. Ces traversées du temps et de l’espace entre le Moyen-Orient, la Chine et l’Afrique du Sud vous ont étourdi. Chacune des œuvres que vous venez de voir traite de la malléabilité des récits historiques, retournant le réel tel que nous le connaissons. Chaque œuvre nous interroge sur la place de la fiction dans notre perception et notre construction du réel.

Pour Morehshin Allahyari, la technologie est «  une boîte à outils philosophique pour réfléchir sur les objets » autant qu’un «  moyen poétique pour documenter nos combats personnels et collectifs au 21e siècle  ». La réalité virtuelle et l’impression 3D lui permettent de créer des mondes de résistance à des événements tragiques. Ses travaux impliquent de longues recherches historiques qu’elle réalise notamment en collaboration avec des archéologues et historiens.
En brouillant les lignes historiques et spatiales, transformant les perspectives et créant des effets de glitch, François Knœtze ne cesse de nous déstabiliser  : il montre que le réel est si multiple qu’il est impossible de le construire comme une image fixe.
Avec l’œuvre de Yu Hong, la sensualité de l’expérience individuelle d’une femme prend le dessus sur le récit historique, un geste fort au regard de la société chinoise des années traversées et de la place qu’y tient la femme.

Perspectives

Pouvez-vous imaginer comment aurait été Guernica si Picasso avait connu la réalité virtuelle et l’impression 3D ? On peut se poser la question en faisant l’expérience des œuvres de Morehshin Allahyari. L’artiste retourne en espoir des événements tragiques, reconstruisant ce qui a été détruit.
En nous mettant physiquement en situation, les œuvres en réalité virtuelle nous forcent à nous tenir alertes. A divers niveaux, elles reflètent des aspects de la réalité matérielle d’un moment ou d’une période de temps et en révèlent les possibilités encore invisibles. Elles résonnent avec cette phrase de Robert Smithson  : «  la vraie fiction éradique la fausse réalité  ».
Elle touche et reste comme survivance car elle est le fruit d’une pensée et d’un regard sur le monde, tandis que la «  fausse réalité  », celle qui est si brutale et irréfléchie, tend à s’évaporer. Comme le notait encore Smithson, toutes les équipes de recherches et toutes les entreprises devraient embaucher un artiste pour savoir formuler la «  vraie fiction  », montrant ainsi comment regarder plus loin.

*1 : In Pour Comprendre les media (Understanding Media), publié aux Etats-Unis en 1964.
*2 : Des statues de la période romaine de la ville d’Hatra et des statues assyriennes de Nineveh en Irak.

Maud Maffei
Publié le 13/03/2019
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Morehshin Allahyari, Material Speculation: ISIS, Lamassu (2015-2016) © DR

Morehshin Allahyari, Material Speculation: ISIS, Lamassu (2015-2016)
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