Analyse à décoder

Le champ olfactif, une alternative à l'image

Analyse à décoderArt contemporain | Le champ olfactif est incontournable dans l’histoire de la création. Longtemps délaissée au profit de l’approche visuelle, la dimension olfactive est aujourd’hui largement explorée dans le domaine artistique par les artistes qui intègrent ce médium dans leurs pratiques.

Wolfgang Georgsdorf - Osmodrama 2017 © DR
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Wolfgang Georgsdorf - Osmodrama 2017
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L’odeur du vivant

Annick Le Guérer, pionnière de l’anthropologie olfactive, retrace dans ses analyses l’importance des odeurs dans l’histoire de l’humanité. Inscrit dans les rites religieux, le parfum participe à l’élévation des êtres, ainsi qu’au respect de la sacralisation des dieux. Les odeurs sont décisives au cours des rites religieux, mais également dans les pratiques médicinales. Potions et recettes sont transmises oralement entre les générations pour leurs vertus curatives et en prévention des maladies. Au centre de la vie, individuelle et sociale, les odeurs sont des éléments d’appréhension et de compréhension du monde environnant.

Primitif, archaïque, assimilé à l’animalité, le champ olfactif reste pourtant peu étudié par la philosophie. “Inapte à l’abstraction”, il est considéré depuis la Grèce Antique comme n’offrant ni connaissance du monde ni connaissance de soi par les principaux philosophes, de Platon à Descartes. Avec les évolutions des normes d’hygiène mises en place à travers le temps, les odeurs du vivant se dissipent et sont bannies de l’expérience sensorielle, condamnées pour préserver l’espoir d’une élévation humaine.

Le développement des grands échanges au XVIIIe siècle fait naître un engouement nouveau pour les matières et les épices en Europe. Les produits exotiques font apparaître de nouvelles formes de richesse et le luxe s’installe parmi les aristocraties occidentales portées vers l’ornement et l’opulence. Les « sensualistes » réintègrent les odeurs dans les cadres légitimes de la perception. Dans leur continuité, Nietzsche se place en rupture de la pensée platonicienne et rétablit le champ olfactif comme digne d’intérêt. Ses écrits sur l’odorat ou ceux de Tellenbach sur les liens entre mélancolie du corps et de l’esprit sont des signes précurseurs de la réalité d’aujourd’hui : leur pensée est contemporaine. Ils déploient une perspective relationnelle des individus et de leurs milieux, rappelant l’être humain à son animalité essentielle. Réhabilitant l’odeur du vivant.

Saisir le vivant

Les artistes saisissent le vivant. Ils le performent et l’interrogent. Dans cette perspective, au sortir de la Seconde Guerre, Joseph Beuys invite à reconnaître cette animalité humaine. Dans son action de 1974 I Like America And America Likes Me, il s’enferme dans une pièce avec un coyote pendant plusieurs heures pour faire renaître en lui des instincts de survie. L’ensemble de son travail fait emploi de matériaux naturels, graisses, bois, craies dont les odeurs accompagnent ses dispositifs.

Claudio Parmiggiani - Pittura pura luce 1968 © Collection Centre Pompidou Musée national d’art moderne - Centre de création industrielle, Paris © Martin Argyroglo / Monnaie de Paris, © Claudio Parmiggiani
Claudio Parmiggiani - Pittura pura luce 1968
© Collection Centre Pompidou Musée national d’art moderne - Centre de création industrielle, Paris © Martin Argyroglo / Monnaie de Paris, © Claudio Parmiggiani
D’autres artistes historiques intègrent les senteurs dans leurs œuvres sans pour autant en être le centre : on peut citer Wolfgang Laib, depuis 1990, avec des installations de cires ou de pollen ou Parmiggiani qui convoque notamment autant les effluves que les couleurs des épices qui servent de matière première à Pittura pura luce (1968) ; de même, Ernesto Neto ou Tunga à travers leurs dispositifs sculpturaux. Jean Pierre Bertrand pour certaines de ses installations se sert de la fraîcheur odoriférante de citrons ou de cédrats tandis que Michel Blazy, dans ses installations évolutives, explore la décomposition des matériaux organiques, les odeurs accompagnant la matière...

Odeurs comme médium

Pionnière dans cette approche, Helga Griffiths fait des odeurs son médium artistique. Elle interroge les limites de la perception humaine et de leur résonance dans l’espace. Elle réalise des environnements traversés par sons, images et odeurs, qui font appel à la mémoire sensorielle. Dévoilant une carte mentale dynamique, elle enquête sur les mécanismes cognitifs qui mêlent odeurs et perceptions. Dans son exposition Crossing, à la Stadtgalerie Saarbrücken, elle met en lumière les liens entre temps, espace et perceptions olfactives.

On note que le musicien autrichien Wolfgang Georgsdorf réactive le concept très ancien d’un orgue olfactif avec sa création Osmodrama qui reçoit le prix Sadakichi de l’Institut pour l’Art et l’Olfaction en 2017.

Phénomène d’aujourd’hui

Morgan Courtois - Fond de sac 2018 © DR
Morgan Courtois - Fond de sac 2018
© DR
L’approche singulière du médium de l’odeur est un phénomène qui s’amplifie. On voit apparaître une nouvelle génération d’artistes qui développe une alternative à l’emprise des images, échappant aux réseaux sociaux comme Instagram. L’artiste français Christophe Sarlin élabore une œuvre entièrement olfactive selon un assemblage aléatoire et anarchique d’odeurs issues de divers domaines, époques, valeurs ; ainsi Desert Process se compose d’odeurs de poudre à canon, résine fossile ou de fleurs.

L’exploration du champ olfactif s’associe également aux formes plastiques traditionnelles comme la sculpture de Morgan Courtois réalisée en collaboration avec Barnabé Fillion et récompensée par le Prix Meurice en 2017.

Vers une ébauche de théorisation

Une ébauche de théorisation de ces nouvelles pratiques, Boris Raux participe, par ses textes et ses œuvres, à leur légitimation. Dans cette nouvelle lignée, co-fondatrice du Smell Lab à Berlin, Klara Ravat lie le domaine de la mémoire à celui de l’expérience quotidienne. Elle met en exergue la dimension collective des odeurs et de leur perception. Lucas Tisné lui propose Calice, l’instrument olfactif, entre design et objet d’art, croisant les odeurs par une actualisation de l’orgue olfactif.
Tout comme Christophe Laudamiel qui publie en 2016 un manifeste, Liberté, égalité, fragrancité où il appelle à une éducation olfactive dès le plus jeune âge, pour familiariser la nouvelle génération aux perspectives olfactives contemporaines.
Aujourd’hui en phase avec les théories sensualistes, le champ olfactif prend une place prépondérante dans les pratiques artistiques qui explorent et anticipent ses traces atemporelles.

Valentin Heinrich / Jeanette Zwingenberger
Publié le 27/02/2018
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Wolfgang Georgsdorf - Osmodrama 2017 © DR Helga Griffiths, Turbulent Souvenirs/Memories, 2017 - Stadtgalerie Saarbrücken © Photo: Anton Minayev Lucas Tisné - Calice L'instrument olfactif © DR Morgan Courtois - Fond de sac 2018 © DR Jean-Pierre Bertrand: Consubstantiellement ou l'instant unique, Musée Picasso, Antibes, France, 2004 - solo show © Jean-Pierre Bertand Claudio Parmiggiani - Pittura pura luce 1968 © Collection Centre Pompidou Musée national d’art moderne - Centre de création industrielle, Paris © Martin Argyroglo / Monnaie de Paris, © Claudio Parmiggiani Michel Blazy / Exposition Post Patman au Palais de Tokyo / Courtesy Palais de Tokyo © Marc Domage

Wolfgang Georgsdorf - Osmodrama 2017
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