Analyse à décoder

Sur les routes de l'art contemporain en Afrique

Analyse à décoder | Les projections des Nations Unies évaluent la population africaine à 1.5 milliards d’habitants en 2025 dont 60% d’urbains (rapport 2015 de la DAES). Ce continent jeune et pluriel, entrepreneur et consommateur, même s’il est marqué par de fortes disparités, est en train de s’affranchir de sa qualification de « continent rentier » , fossilisé à la période postcoloniale. Ces dynamiques économiques et géoculturelles de la mondialisation, véhiculées entre autres par l’Afrique du Sud, le Nigéria ou le Maroc tissent aujourd’hui les trames d’un marché de l’art contemporain en Afrique.

LagosPhoto 2016 © Jelili Atiku Tom Saater
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LagosPhoto 2016
© Jelili Atiku Tom Saater

Cartographie des collections privées en Afrique

L’Afrique du Sud bénéficie de structures de premier et second marché et d’une dynamique culturelle qui repose en grande partie sur l’implication de collectionneurs : le financier Paul Harris, l’entrepreneur Bruce Campbell-Smith, le banquier Gordon Schachat ou la famille Ruper. Ces personnalités indissociables de la scène artistique contemporaine sud-africaine s’investissent et investissent dans des fondations ou musées. Le collectionneur allemand Jochen Zeitz, ancien PDG de l’équipementier Puma, vient compléter en 2017 la couverture culturelle du pays avec le Zeitz Mocaa (Zeitz Museum of Contemporary Art Africa), un musée occupant 9.500 m2 du Grain Silo de Cape Town destiné à valoriser les artistes issus d’Afrique et de sa diaspora. Au Nigéria, le prince Yemisi Adedoyin Shyllon, soutien majeur de la scène nigérienne, fait don à travers sa fondation Omooba Yemisi Adedoyin Shyllon Art Foundation de 1.200 œuvres à la Pan Atlantic University pour son Yemisi Shyllon Museum.

Dans plusieurs pays d’Afrique, économiquement moins développés ou au PIB en forte croissance, on observe cette même présence de collectionneurs influents : au Bénin, l’ancien premier ministre Lionel Zinsou initie en 2013 le premier musée d’art contemporain d’Afrique de l’Ouest à Ouidah qui accompagne la fondation éponyme dirigée par sa fille Marie-Cécile Zinsou à Cotonou depuis 2005. Ce musée fait valoir des œuvres de sa collection panafricaine d’artistes comme Samuel Fosso, Kifouli Dossou, Cyprien Tokoudagba, Gœrges Lilanga, Mickael Bethe-Selassie ou encore Romuald Hazoumé, ce dernier exposé à la galerie Gagosian au Bourget en 2016. En Angola, le collectionneur Sindika Dokolo détient l’un des fonds d’art contemporain les plus importants du continent, rassemblant des pièces provenant de la collection de l’Allemand Hans Bogatzke acquises en 2003 et le fonds photographique de l’emblématique Revue Noire. Outre la fondation Sindika Dokolo qu’il crée en 2005 à Luanda, il est le mécène de la Triennale de Luanda en 2006 et de la création du pavillon africain lors de la 52e Biennale de Venise. Estimée à plus de 3.000 pièces, sa collection se compose aussi bien d’œuvres d’artistes africains que de pièces signées Andy Warhol, Miquel Barceló ou Nick Cave. Au Maroc, le Musée d’art contemporain africain Al Maaden (MACAAL) inauguré en 2016 par le collectionneur Mohamed Alami Lazraq, PDG du groupe immobilier marocain Alliances, expose des artistes du continent africain.

L’action de ces collectionneurs s’inscrit dans une optique globale au même titre que la collection pionnière de Jean Pigozzi ou celle du Français Jean-Paul Blachère; un panel qui s’ouvre encore avec les collectionneurs Ghanéen Seth Dei, les Sénégalais Sylvain Sankalé et Bassam Chaitou, les Français Gervanne et Matthias Leridon et le Britannique Robert Devereux.

La dynamique des biennales en Afrique

Sur la douzaine de biennales recensées par l’organisme Biennial Foundation en 2017, plusieurs sont confrontées à un engagement des pouvoirs publics quasi inexistant, depuis la Biennale de Johannesburg fondée en 1995 par le Ministère de la Culture, arrêtée après seulement deux éditions, jusqu’à celle du Bénin active en 2010 et 2012.

Chaque éditions de Dak’Art - la doyenne des biennales africaines créée à Dakar en 1989 - est réalisée sur le fil du fait d’un financement trop faible. En 2016, l’Agence de Presse Sénégalaise rapporte un coût de 630 millions de francs CFA (environ 1 million de dollars) toutefois amputé à chaque édition pour régler les dettes des précédentes. L’événement les Rencontres de Bamako - la biennale organisée par le Ministère de la Culture du Mali et l’Institut français - dédié à la photographie et à la vidéo depuis 1994 refait surface en 2015 après trois années d’interruption suite à la crise politique de 2012 - 2013. La Marrakech Biennale fondée en 2004 sous le nom Art in Marrakech qui, malgré le soutien du Roi et de plusieurs sponsors dont Maroc Telecom et Holmarcom rencontre à chaque édition des difficultés pour réunir les fonds promis. Notons toutefois qu’elle bénéficie d’un budget nettement plus important que ses consœurs, environ 1.5 million de dollars pour la 6e édition selon son président exécutif Amine Kabbaj.

Ces événements, s’ils souffrent en général d’un faible volontarisme politique, révèlent toutefois un tissu de personnalités très impliquées sur la scène nationale et internationale. L’Américano-Nigérien Okwui Enwezor, commissaire général de la Biennale de Venise 2015 et directeur de la Haus der Kunst de Munich; Simon Njami, co-fondateur de la Revue Noire, commissaire de la 12e Biennale de Dakar et de l’exposition You love me, You love me not au Portugal est aussi le chef d’orchestre de l’exposition 100% Afriques capitales à la Villette en 2017; Bisi Silva, curatrice de la 10e édition de la biennale Malienne et des biennales de Dakar en 2006 et de Thessalonique (Grèce) en 2009 est par ailleurs la fondatrice du Centre for Contemporary Art de Lagos. Un échantillon d’acteurs qui défendent et exportent des identités nationales.

Le mouvement des galeries en Afrique

La participation en hausse de galeries installées en Afrique lors de manifestations internationales témoigne de l’intérêt porté par l’Occident vers le continent africain et le dynamisme de son tissu d’acteurs.

Aux avant-postes, les galeries sud-africaines Goodman Gallery (fondée par Linda Goodman en 1966 puis rachetée par Liza Essers en 2008) et Stevenson (créée en 2003 par Michael Stevenson). Elles sont intégrées au circuit de foires majeures comme Frieze et Art Basel, représentent des artistes locaux comme internationaux et disposent d’espaces d’exposition à Cape Town et Johannesburg. Ces deux villes, pôles centraux du continent, concentrent une majorité de galeries telles que Everard Read Gallery - la plus ancienne d’Afrique du Sud, fondée en 1913 -, Hazard Gallery, AFRONOVA...

Aux quatre coins du continent, de jeunes galeries très engagées dynamisent la scène culturelle d’Afrique. Rabek Sile et Mesai Hailelu, directeurs de la galerie Addis Fine Art créée en 2013, soutiennent les artistes modernes et contemporains éthiopiens. Au Kenya, la Circle Art Gallery fondée en 2012 par Danda Jaroljmek met l’accent sur la création locale qu’elle exporte à l’étranger le temps de foires comme Armory Show et Art Dubai. Certaines galeries se focalisent sur les artistes émergents à l’image de la First Floor Gallery Harare, une plateforme majeure du Zimbabwe créée en 2009 par Valérie Kabov et Marcus Gora. D’autres accordent un soutien exclusif à des artistes locaux et centrés sur un médium particulier telles que la Galerie 127 active depuis 2005, dont sa directrice Nathalie Locatelli fait de la promotion de la photographie marocaine sur la scène mondiale son axe majeur. On observe encore une approche régionale du marché par des collaborations entre galeries de différents pays ; installée au Sénégal depuis 1996, Galerie Atiss Dakar parcourt l’Afrique de l’Ouest avec un projet d’expositions itinérantes avec la galerie malienne Chab.

En dehors du continent, la médiatisation qui touche l’art contemporain d’Afrique depuis la grande exposition itinérante Africa Remix (2004 - 2007) ne fait que s’amplifier grâce notamment à la tenue d’expositions prépondérantes telles que Beauté Congo à la Fondation Cartier en 2015 ou Seydou Keita l’année suivante au Grand Palais. En France, cette effervescence se poursuit en 2017 avec de nouveaux événements parisiens relayés par Art Paris Art Fair, la Fondation Louis Vuitton, le groupe Galerie Lafayette pour la Galerie des Galeries ou encore le festival pluridisciplinaire 100% Afriques à la Villette. Ajouté à cet engouement l’implication d’institutions prestigieuses telles que la Tate qui dispose depuis 2012 d’un comité d’acquisition d’art contemporain africain et les perspectives de croissance du continent, plusieurs pays d’Afrique voient la structuration de leur scène locale gagner en ampleur sur le plan international.

Nina Rodrigues-Ely / Vincent Kozsilovics
Publié le 24/02/2017
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LagosPhoto 2016 © Jelili Atiku Tom Saater Cape Town Art Fair Champagne Kid (Fallen) 1” – Yinka Shonibare MBE – © Image courtesy of artist and Tafeta Gallery Cape Town Art Fair © Cape Town Art Fair Fondation Sindika Dokolo © Claudia Veiga Musée d’art contemporain africain Al Maaden (MACAAL) © MACAAL Vue interieure du Musée d’art contemporain africain Al Maaden (MACAAL) © MACAAL

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© Jelili Atiku Tom Saater

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