Analyse à décoder

Animism / Shamanism, diving into Gaia's spirit

Analyse à décoderArt contemporain | L’usage fait de l’animisme une vision du monde où chaque être et objet possède une âme. La définition de ce terme dénote plus généralement le fait de croire aux esprits. Le chamanisme, pour sa part, est une pratique permettant la vision et le voyage au cœur des différentes couches de réalité, imperceptibles sans cette approche. On associe souvent ces croyances à des individus très éloignés du mode de vie occidental ; ce sont pourtant ces pensées qui refont surface dans les champs de l’art, de la philosophie ou de la santé en Europe, aux Etats-Unis et ailleurs.

Animism/Shamanism-Diving into Gaïa’s spirit
Paradise/A Space for Screen Addiction, Leclere MDV © Charlotte Cosson & Emmanuelle Luciani
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Animism/Shamanism-Diving into Gaïa’s spirit
Paradise/A Space for Screen Addiction, Leclere MDV

© Charlotte Cosson & Emmanuelle Luciani

L’objet animé, une réalité d’aujourd’hui

Les recherches de Mark Leckey se situent à la frontière de ces deux modes d’appréhension du réel. Pour son exposition “The Universal Addressability of Dumb Things”, l’artiste a en effet choisi des objets dont l’appartenance au monde tangible ou virtuel, humain ou inanimé, est floue. Il révèle ainsi, à la manière d’un chamane, le réseau intriqué entre différents niveaux de perceptions. Le fait que Mark Leckey rassemble des choses possiblement douées de vitalité - « un livre dans un état végétatif persistant » ou « un cadavre animé » (la radio d’une momie) - témoigne pour sa part d’un penchant animiste. Son inclination pour ces croyances a priori éloignées de celles de l’Occident rappelle la façon dont, grâce aux avancées technologiques, de plus en plus de vie a été insufflée aux objets du quotidien. C’est ce qu’on appelle « l’Internet des Objets » ; l’extension d’Internet au delà de la toile qui mène à l’animation de l’inanimé - voire la prédiction des comportements afin de mieux servir l’humanité.

L’autre visage de la modernité

L’exposition itinérante « The Universal Addressability of Dumb Things » de Mark Leckey s’inscrit dans une dynamique relancée par Anselm Franke en 2010. Ce curator ne souhaitait pas questionner l’animisme au sein de l’esthétique, mais bien l’arrière-plan devant lequel l’esthétique est toujours discutée. Ses expositions et essais se confrontent ainsi à l’histoire de la théorisation de l’animisme, élaborée par Edward B. Tylor au XVIIIe siècle. Selon ce dernier, l’animisme correspondrait à une phase précédant les religions monothéistes - hypothèse problématique si l’on considère son caractère éminemment progressiste. On voit ainsi s’inscrire les recherches de Franke dans les études post-coloniales, où l’on considère - à raison - que le regard, principalement blanc, dominant et masculin, de celui qui écrit l’Histoire l’altère. Elles ont ainsi pour but de dévoiler le revers de cette Histoire. Regarder du côté de l’animisme est une manière pour Anselm Franke de révéler un autre visage de la modernité, non pas rationnel et positiviste, mais sombre et possédant des aspérités. C’est une relecture du passé, avec le comblement de certains vides, qu’il propose.
Cette volonté de regarder en arrière est différente des théories philosophiques dont certains points pourraient faire penser aux croyances chamaniques. L’Ontologie Orientée Objet de Graham Harman ou l’ontologie plate de Tristan Garcia mettent en effet sur le même plan toutes les entités de la terre (objet, animal, humain) dans une pensée proche de la vision animiste faisant des objets des porteurs d’âmes. La temporalité de ces philosophies ne cadre pourtant pas avec ces visions transcendantes ; elles paraissent axées sur un présentisme très proche de la conception consumériste du monde. La mise à plat s’accompagne ici d’une coupure nette entre le passé et ce qui est ; contrairement aux philosophies orientales au sein desquelles, la plupart du temps, est reconnu que le présent est empli du passé - rendu actuel par la même voie.

Les dérives occidentales

L’envie de se rapprocher des cultures non-occidentales est sensible dans le domaine du mieux-être. Le yoga ou la méditation sont de plus en plus en vogue. Pourtant, à l’instar de toutes les contre-cultures, celles-ci sont récupérées par le marché. Ainsi, certains yogas, plus que d’Inde, viennent aujourd’hui de Californie ; leurs visées thérapeutiques et spirituelles ont été gommées au profit de la recherche d’un corps sculpté. Ce sont ces dérives qu’explore Shana Moulton, dont l’alter-ego Cynthia épuise les solutions à ses inconforts sans aucun discernement : relaxation, pub mensongère et dérives sectaires sont placées sur le même plan. Anne-Lise Le Gac rend pour sa part compte lors d’une performance basée sur son séjour dans le rassemblement estival des raéliens. Or, ce sont bien sur les désirs d’immortalité et d’amours libres dont les occidentaux sont avides que joue cette organisation.
Malgré ces dérives, il est difficile de ne pas remarquer un discours de plus en plus présent sur la cœxistence des êtres, voire de ces derniers avec les choses. L’homme n’est plus au centre de l’univers : Raël affirme l’existence d’extra-terrestres bienveillants, la philosophie orientée objet prête à ces derniers une âme, l’animisme met sur un même plan tous les êtres et le chamanisme, tous les niveaux de réalité. Et c’est bien cette cœxistence qui rythme l’œuvre vidéo de Korakrit Arunanondchai Painting with history in a room filled with people with funny names III. En son sein, il s’adresse à Chantri, son alter-ego drone, dans un long poème sur l’avenir post-humain et la nécessité de créer une démocratie aussi forte que l’amitié. La théorie de l’anthropocène - qui assure que depuis la révolution industrielle l’homme est celui qui a le plus d’impact sur la planète, entraînant en cela la création d’une nouvelle ère géologique - commence à être acceptée. Beaucoup d’œuvres contemporaines présupposent pourtant déjà - et appellent de leurs vœux - son dépassement.

Un passé comme à tous les Hommes

Ce dépassement de l’anthropocène via la cœxistence s’insère dans un rapport nouveau au temps. L’époque (rêvée ?) n’est plus ni au présentisme, ni à la relecture culpabilisante du passé, ni à la fuite en avant liée à la technologie. Une certaine foi en l’avenir se redessine, via l’interprétation des symboles et la certitude que tout arrive pour une raison - même le chaos. Les représentations cosmiques et couleurs psychédéliques des œuvres de Ricardo Castro ou Ideal Corpus en sont de parfaits exemples. Dans un même élan, les artistes de « Animism/Shamanism » souhaitent se relier à l’Histoire. « This is pœtry in second hand jeans » peut-on entendre dans la vidéo de Korakrit Arunanondchai. Revendiquer l’utilisation de vêtements d’occasion permet, outre le fait de s’inscrire dans une dynamique de recyclage, de s’insérer dans une temporalité plus longue et de se relier au passé en le conservant au présent. Ce sont d’ailleurs des t-shirts de seconde main réimprimés qui sont vendus aux enchères par RJJ Carron le 29 août. Dessus, on y trouve une idole féminine proche de certaines représentations de Gaïa, la déesse mère ou l’énergie de la Terre. Se référer à Gaïa - comme le fait Bruno Latour - permet en effet de ne pas se contenter de parler d’un rapport renouvelé de l’Homme à la Nature, rejouant en cela une séparation caduque entre Nature et Culture. Se rapprocher de Gaïa ou de l’animisme, c’est se lier à une Histoire commune à tous les Hommes, une Histoire qui précèderait les religions monothéistes et les haines créées entre-elles. Rappelons-le, l’animisme n’est pas une religion ; c’est une vision du monde qui s’accorde avec les autres, dans une relation apaisée aux Hommes, aux animaux, à la Terre, à l’Histoire et à l’avenir.

Essai rédigé dans le cadre de « Animism/Shamanism - Diving into Gaïa’s Spirit » avec Korakrit Arunanondchai, Mark Leckey, Shana Moulton / Alice Azam, Lupo Borgonovo, Elise Carron, Richard John Jones, Ricardo Castro, Gaëlle Choisne, Anne-Lise Le Gac, Kleber Matheus, Ideal Corpus, Haus of Sequana, Août 2015, PARADISE/A Space for Screen addiction, Leclere Mdv.

Charlotte Cosson & Emmanuelle Luciani
Publié le 11/01/2016
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Animism/Shamanism-Diving into Gaïa’s spirit 
Paradise/A Space for Screen Addiction, Leclere MDV © Charlotte Cosson & Emmanuelle Luciani Animism/Shamanism-Diving into Gaïa's spirit 
Ideal Corpus, Paradise/A Space for Screen Addiction 
Leclere MDV © Charlotte Cosson & Emmanuelle Luciani Animism/Shamanism-Diving into Gaïa's spirit 
Paradise/A Space for Screen Addiction, Leclere MDV © Charlotte Cosson & Emmanuelle Luciani Animism/Shamanism-Diving into Gaïa's spirit 
Paradise/A Space for Screen Addiction, Leclere MDV © Charlotte Cosson & Emmanuelle Luciani Animism/Shamanism-Diving into Gaïa's spirit 
RJJ Carron, Elise Carron et Richard John Jones 
Paradise/A Space for Screen Addiction, Leclere MDV © Charlotte Cosson & Emmanuelle Luciani Animism/Shamanism-Diving into Gaïa's spirit 
RJJ Carron, Elise Carron et Richard John Jones 
Paradise/A Space for Screen Addiction, Leclere MDV © DR Animism/Shamanism-Diving into Gaïa's spirit 
Lupo Bonorgovo, Gaëlle Choisne 
Paradise/A Space for Screen Addiction, Leclere MDV © Charlotte Cosson & Emmanuelle Luciani Animism/Shamanism-Diving into Gaïa's spirit 
Lupo Bonorgovo 
Paradise/A Space for Screen Addiction, Leclere MDV © Charlotte Cosson & Emmanuelle Luciani

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