Analyse à décoder

Nantes : audit culturel d'une ville créative

Analyse à décoderArt & entreprise | En 1987 la fermeture des chantiers navals sonne le glas de Nantes, une ville moribonde engluée dans la nostalgie d’un passé économique prestigieux autour du commerce maritime et l’agroalimentaire. Aujourd’hui, Nantes affiche fièrement son attractivité touristique avec l’ambition de se hisser au niveau des métropoles européennes. Sa résurrection s’élabore singulièrement en une vingtaine d’années en s’appuyant avec audace sur une stratégie de développement fondée sur la création. Décryptage.

La Fabrique (Stereolux  et Trempolino). Nantes (Loire-Atlantique) 11_2011 © Jean-Dominique Billaud / Samoa
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La Fabrique (Stereolux et Trempolino). Nantes (Loire-Atlantique) 11_2011
© Jean-Dominique Billaud / Samoa

Le cercle vertueux d’une politique culturelle maîtrisée

Nantes doit sa résilience au choix par le maire - Jean-Marc Ayrault - d’une politique culturelle fondée sur la création pulsée par Jean Blaise. Ce directeur artistique de spectacle, ancré dans l’identité de la ville dès les années 80, avait initié le Festival des Allumés de1990 à 1995. Dix ans plus tard, le bâtiment délaissé de l’ancienne biscuiterie L.U (Lefevèvre-Utile) est réhabilité et réactivé en un espace de vie et de culture, rebaptisé le Lieu Unique. Cette réhabilitation confiée à l’architecte Patrick Bouchain, l’activité culturelle alliant mémoire et proximité avec les Nantais, l’implantation d’une scène nationale produisent alors les premiers effets : changement d’image et nouvelle attractivité.
Dans le sillage du Lieu Unique, la Ville de Nantes investit dans une politique de dynamique événementielle. Il s’agit de transmuter le passé industriel en présent culturel ; elle propose aujourd’hui une offre démultipliée d’attractions alliant mémoire-culture-imaginaire dont les principales sont inscrites dans la mémoire collective : la compagnie Royal de luxe, Les Machines de Nantes, Le Voyage à Nantes, La Folle Journée ou la Quinzaine photographique... En parallèle, une communication décalée confirme la promesse d’un vent créatif, «  La ville renversée par l’art  » ou «  Nantes agitée par la culture  ».

La mise en scène de l’espace public

Nantes a su faire interagir trois vecteurs essentiels : la dynamique par l’événement Le Voyage à Nantes, la pérennisation des œuvres dans l’espace public et l’effet « archi-sculpture » dans le cadre de l’aménagement du territoire de l’Ile de Nantes.

• Le succès de la biennale Estuaire fondée en 2007, rebaptisée « Le Voyage à Nantes » est le fruit d’un savoir-faire proche du spectacle de rue ; mettre en synergie des projets temporaires d’artistes ou de créateurs théâtralisant l’espace public en « Pop up poétiques ». Chaque année, l’événement associe les collectivités locales le long de la Loire jusqu’à Saint Nazaire et bénéficie pour ce faire un large budget en rapport à l’attraction touristique attendue.

• Nantes offre de nombreuses œuvres permanentes dans l’espace public interpellant son identité, dont certaines ont été pérennisées dans le cadre du voyage à Nantes : Daniel Buren, François Morellet, Atelier Van Lieshout... D’autres ont fait l’objet de commande de l’état (DRAC) comme l’œuvre de Jenny Holzer conçue pour le Palais de Justice de Jean Nouvel.
La Société Publique Locale « Le Voyage à Nantes » dirigée par Jean Blaise détient la maîtrise sur l’ensemble de la chaine événementielle : conception, organisation, communication, médiation, conseil, conservation des œuvres pérennisée.

• Après 10 ans de réflexion, l’aménagement des 15 ha de friche de l’Ile de Nantes s’amorce au cours des années 2000 avec pour objectif de réanimer cet ancien poumon industriel déserté. À travers une stratégie attractive et une communication ciblée, la Société Publique Locale SAMOA pilote le projet d’un quartier de la création tissant patrimoine industriel, créativité et développement économique autour de 3 grands axes : des innovations architecturales, un pôle d’enseignement et l’implantation d’Industries Culturelles Créatives. La première étape de cette reconversion réalisée par l’équipe d’Alexandre Chémétoff (2000-2009) a permis de nouveaux usages, habitat et loisir ; les autres sont en cours de réalisation. Dans le sillage de l’École de Design et d’Architecture et de l’École de Cinéma, l’École des Beaux-Arts sera transférée dans l’ancienne usine Alstom réhabilitée par Franklin Azzi, avec en ligne de mire la poursuite de son développement international (campus Texas et Campus Séoul), une augmentation du nombre d’étudiants. Des archi-sculptures ponctuent l’espace urbain : La Fabrique, la Maison régionale de l’Architecture, l’Ordre des Avocats, le siège du groupe de design Coupechoux jusqu’à la présence décalée de la buvette l’Atelier Van Lieshout...

Une Intelligence collective

Mesurer l’impact de cette stratégie sur le tourisme y est étroitement associé, et l’on observe ainsi à Nantes la présence de nombreux organismes « observateurs » : le SIDOC (Observation culturelle), l’AURAN (Agence d’urbanisme), le Scot Métropole (Schéma de cohérence territoriale de la Métropole). Ainsi Nantes conserve-t-elle un œil acéré sur son devenir par le biais d’analyses de tendances, actualisant systématiquement toutes données au service des collectivités ou comme outil d’aide à la décision pour les élus. « Le Voyage à Nantes » dispose aussi de son propre observatoire, une cellule de veille destinée aux acteurs du Tourisme ; cet ensemble sophistiqué constitue un laboratoire au sein même de la ville.

Bilan prospectif

Cette stratégie culturelle maîtrisée jusqu’aux outils de communication et de médiation, jusqu’aux actions participatives et de partage au plus proche de la population, a considérablement changé l’image de la ville de Nantes qui jouit aujourd’hui d’une aura créative et attractive.
Il faut encore noter l’efficacité de l’École des Beaux Arts, tant sur le plan de sa pédagogie que de l’ouverture à l’international avec deux campus au Texas et en Corée, creusant ainsi des réseaux actifs de terrain, tout en positionnant Nantes au centre d’un axe Est-Ouest.

La question est de savoir si cette politique culturelle sera poursuivie dans l’enjeu du développement de Nantes Métropole. Un signe faible permet de poser un élément de réponse. Le musée des Beaux-Arts de Nantes qui, dans sa mission de service public, conserve et dynamise son fond d’art ancien et moderne à côté d’une importante collection d’art contemporain, est actuellement relié au budget du Tourisme et non à celui de la Culture. Même s’il s’est associé naturellement à la dynamique des événements annuels, ce musée couvrant toutes les périodes historiques devrait être identifié par la ville comme un centre névralgique d’enseignement, d’ouverture et de culture de la création.

NB : Le cas de la Ville de Nantes a fait l’objet d’une analyse à l’invitation d’UBTrends, un cercle de réflexion sur la prospective urbaine, sous le thème En scène les villes ! le 20 mars 2015.

Nina Rodrigues-Ely / Nathalie Marchal
Publié le 09/05/2015
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