Analyse à décoder

Buenos Aires, audit culturel d'une ville organique

Analyse à décoderMarché de l'art | Véritable cité macrocéphale, Buenos Aires n’a aucun équivalent européen, tant par sa taille démesurée que par la centralisation accrue des affaires politiques, économiques et culturelles; elle concentre près de la moitié du PIB national, engendre les deux tiers du PIB industriel et des activités de finance tandis que le « Grand Buenos Aires » réunit plus du tiers de la population totale de l’Argentine. La scène artistique est à l’image de la ville, riche, complexe, éclatée. Cartographie de cet organisme en mouvement.

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Une économie paradoxale

Le contexte économique est de fait marqué d’externalités négatives; en cessation de paiement depuis la crise économique de 2001, l’Argentine n’a plus accès aux marchés financiers et ne peut compter que sur une balance commerciale excédentaire pour se procurer des dollars; cette balance ne cessant de se dégrader depuis 2012, un contrôle strict des changes a été instauré pour endiguer la fuite des capitaux.

L’implication étatique au stade embryonnaire

Le manque de ressources mis à disposition par l’état entrave le positionnement et la croissance de l’art contemporain argentin qui reste un marché local malgré la promulgation récente d’une loi favorisant le mécénat. Par ailleurs, il existe des barrières administratives à la circulation internationale des œuvres d’art et la création d’un régime fiscal plus contraignant et intrusif intervient en pleine perte de vitesse du marché. Si l’Association AAGA note un record de 22.000 œuvres vendues durant l’année 2014 - soit +25% par rapport à 2013 selon les chiffres officiels - le site spécialisé Trastienda Plus rapporte un recul en valeur considérable des opérations d’achats/ventes d’œuvre d’art depuis 2013.

L’art comme valeur refuge contre l’inflation

L’art contemporain en Argentine représente pour les acheteurs un actif en dollars qui agit comme réserve de valeur dans une économie ravagée par une inflation à 30% et un peso déprécié de 55% sur les quatre dernières années. ARTEBA trouve dans ce contexte sa vitalité car acquérir une œuvre durant la foire c’est surtout profiter de démarches administratives facilitées quant à l’importation d’œuvres, libellées et payées en monnaie américaine. En effet, la majorité des transactions en devises étrangères se font sur le marché parallèle - marché qui, s’il est officiellement interdit, constitue de manière officieuse la norme. D’autre part, la politique protectionniste de l’Argentine ne facilite pas l’importation et l’exportation des œuvres compte tenu des formalités douanières longues et coûteuses. Ainsi avant d’être un actif d’investissement dont le but serait de réaliser une plus-value à moyen / long terme, l’art répond à une nécessité d’épargne.

La force d’attraction des emblèmes culturels

Buenos Aires dispose d’une pluralité d’institutions culturelles historiquement concentrées au sein de Microcentro, quartier emblématique qui rassemble la majeure partie des galeries, des musées et des fondations dont le Centre culturel Borges, le Centre culturel de la Coopération Floreal Gorini, la Fondation OSDE...
Aujourd’hui de nouvelles initiatives se multiplient, symbole d’une stratégie d’extension urbaine par l’art. Par le projet Polo Sur Cultural, le gouvernement fédéral opère la revitalisation de la zone sud de la ville longtemps écartée et incite au réaménagement du territoire avec : le MAMBA, le MACBA, le musée du Cinéma... ces institutions muséales fortifient le tissu d’infrastructures privées composant le paysage artistique « porteño » : la District des Arts, l’Usine de l’Arts ou encore le Faena Arts Center, la Fondation PROA, le MALBA rassemblant la collection de son fondateur Eduardo F. Costantini et le musée Fortabat hébergeant la collection d’Amélia Lacroze de Fortabat...

À ces mutations urbaines se superpose le dynamisme éloquent des nouvelles générations de galeries et d’artistes. Ruth Benzacar et Nora Fisch quittent le centre pour le quartier de Villa Crespo, Barro pour la Boca; stratégie justifiée par la recherche de plus grands espaces, des loyers accessibles et une proximité avec les artistes et un public plus jeune.

Un écosystème de marché effervescent

Avec Sao Paolo et Mexico, Buenos Aires est l’une des zones urbaines et artistiques les plus actives d’Amérique latine : nombre croissant de galeries et une foire arteBA qui agit comme l’un des poumons marché du sous-continent américain.

Bien que dans l’imaginaire collectif l’histoire de l’art contemporain argentin est indissociable de personnalités telles que Julio le Parc, Leon Ferrari ou Pablo Suarez, une nouvelle vague d’artistes émerge, Guillermo Kuitca, Jorge Macchi, Fernanda Laguna, Luciana Lamothe ou encore Adriana Minoliti et Joaquin Boz; cette jeune génération est présente sur la scène internationale comme en réfère My Buenos Aires à la Maison Rouge. Côté galeries, leur nombre s’est accru depuis la crise de 2001; quelques 200 galeries redessinent aujourd’hui le paysage artistique comme la jeune Sly Zmud mais aussi des espaces alternatifs porteurs de propositions nouvelles tels que Diagonal et Naranja Verde. Côté collectionneurs, le marché est activé par une dynamique d’implication dans l’art sud-américain avec un cercle actif d’acheteurs : Juan Vergez, Ignacio Liprandi (galeriste et marchand d’art), Mauro Herlitzka (ex-président de arteBA), Hugo Sigman (propriétaire des laboratoires Biogenesis & Elea) et Rubén Cherñajovsky (propriétaire du groupe Newsan).

Le système « D » érigé en modèle

Des crises économiques qui ont rythmé le quotidien des Argentins se sont développées et légitimées des formes d’apprentissage et de diffusion informelles, en marge des voies académiques, en réponse au manque d’infrastructures :

• Les Colectivos de artistas sont des espaces où se rencontrent sous un même toit des compétences et des générations hétéroclites. Jardin Luminoso ou Portela 164 comptent parmi les plus emblématiques structures de ce type. Véritables « incubateurs d’art » , ils offrent à leurs membres des ateliers, un encadrement technique et critique, des classes... Des soirées caritatives constituent souvent la source de financement principale de ces espaces de créations. À moindre échelle, les « clinica de obra » - de jeunes artistes se réunissant sous la supervision d’un « professeur-mentor » autour des travaux individuels de chacun - se sont multipliées.

• La bourse Kuitca créée en 1991 par le peintre Guillermo Kuitca souligne l’importance accordée au transfert de savoir-faire transgénérationnel. Jouissant du support de l’université privée Di Tella (après celui des fondations Antorchas et PROA puis du Centre Culturel Ricardo Rojas), cette aide a permis à plusieurs artistes l’accès à un atelier, un encadrement et une reconnaissance sur le marché pour ses bénéficiaires.

• Le projet Bola de Nieve lancé par le magazine Ramona suit une logique de théorisation et de documentation par l’utilisation des NTIC. Cette base de données en ligne offre un panorama de l’art contemporain argentin où chaque nouvel arrivant ne peut intégrer la plateforme que par l’aval de ses pairs déjà membres. Aujourd’hui, cette plateforme online compte 1138 artistes, leur biographie, une sélection d’œuvres et une réflexion à propos de la scène artistique nationale.

• Les résidences d’artistes internationales à l’image de la URRA dirigée par l’artiste Melina Berkenwald et Proyecto ace fondé par l’artiste Alicia Candiani. Ces projets s’insèrent dans une mouvance récente, proche du modèle européen et animé du même désir de création de réseaux. Il est toutefois impossible d’établir un recensement des résidences d’artistes que compte Buenos Aires, plusieurs d’entre elles ne disposant pas d’un lieu fixe à l’image du Centro Rural de Arte.

Si la création argentine entend gagner en visibilité hors des frontières de l’Amérique latine, la capitale fédérale devra faire face à de nombreux défis; la situation économique instable, le manque de synergie entre ses acteurs du monde de l’art... Ces obstacles, s’ils altèrent le développement de son marché de l’art, n’ont pas empêché les nouvelles générations de s’approprier la ville, créant une harmonie entre tradition et contemporanéité.

Vincent Kozsilovics / Maria Olmedo
Publié le 09/06/2015
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