Analyse à décoder

De l'art à l'aliment, de l'aliment à l'art

Analyse à décoderArt contemporain | L’iconographie autour de l’aliment est un thème fertile de l’histoire marquant ainsi le caractère primordial de la nourriture dans l’évolution des sociétés. Aujourd’hui, les frontières entre les univers de l’art et du culinaire tendent à se rétrécir sans toutefois se rejoindre complètement : le domaine de l’art interroge la question des comestibles ou du rituel du repas tandis que la haute gastronomie tend à élever ses créations au rang des Beaux-Arts et le statut du chef vers celui d’artiste. Décodage.

Déjeuner au Studio Olafur Eliasson © Maria del Pilar García Ayensa © Studio Olafur Eliasson
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Déjeuner au Studio Olafur Eliasson
© Maria del Pilar García Ayensa © Studio Olafur Eliasson

L’aliment, vu comme un marqueur d’époque

Depuis l’antiquité les représentations des aliments ont pour constance de rendre compte du vivant à travers la symbolique du repas, la nature morte mystique ou les descriptions naturalistes... À la frontière du sacré et du profane, le rituel du repas constitue un marqueur d’imaginaire et caractérise les sociétés animistes jusqu’aux sociétés modernes : quelques centaines d’années séparent La Cène de Léonard de Vinci (1494) du Déjeuner sur l’herbe de Manet (1863). En occident, les différentes approches du thème de la nature morte dans l’histoire reflètent autant de philosophies contemporaines des époques : le vivant traverse les portraits anthropomorphes d’Arcimboldo, la rupture naturaliste du « Bœuf écorché » de Rembrandt, le sensible des études de pommes de Cézanne... La société de consommation post 2e guerre mondiale voit l’éclosion du Pop Art et d’une nouvelle forme de représentation de l’aliment : Oldenburg transfigure les aliments de consommation de masse en inversant les jeux d’échelle tandis que Warhol les fossilise en icône. Aujourd’hui, l’aliment intègre de plus en plus le fil de l’action ou de la performance artistique, ce qui tend à l’inscrire dans le moment de l’événement. Le collectif d’artistes United Brothers par exemple construit une action pour Frieze 2014 en proposant une soupe miso aux végétaux cueillis sur le site radioactif de Fukushima.

L’aliment, sa substance fait œuvre

Déjà au XVIIIe siècle, le chef français Antonin Carême estime la pâtisserie comme branche principale de l’architecture; au Salon d’Automne de 1923, la cuisine est hissée au rang de 9e art. L’avant-garde du XXe siècle ouvre un processus d’éclatement de la représentation et, en s’appropriant le comestible comme médium, les artistes détournent sa fonction première en sublimant sa substance d’imaginaires, de rituels, de symboliques résolument liés au vivant : Joseph Beuys utilise la graisse comme symbole vital de réchauffement du corps et de conservation; Spœrri réactive le rituel du repas en fossilisant les agapes entre amis devenant ainsi des éléments de compositions de tableaux; Jean-Pierre Bertrand ritualise une alchimie du vivant en imprégnant ses médiums de matériaux organiques comme le sel, le miel, le citron; Michel Blazy produit une allégorie du cycle de la vie en explorant l’esthétique du pourrissement, en intégrant la variable d’un changement d’état dans ses travaux ; David Altmejd étudie la logique des fluides à travers le melon et la noix de coco.

L’aliment s’expose tous azimuts

Les premiers effets de la mondialisation au cours des années 2000 engendrent une profusion symptomatique d’événements artistiques consacrant la nourriture; on peut entre autres citer Fooding au Palais de Tokyo en 2002 suivi entre 2009 et 2011 par le projet culinaire éphémère Nomiya de Laurent Grasso et Gilles Stassart. Le Festin de l’art au Palais des arts de Dinard explore le thème de la nourriture avec pour écho une critique de nos modes de consommation actuels tandis que Manger des yeux s’attache à mettre en scène le processus de consommation à l’époque contemporaine. Textifood se focalise sur le comestible et son résidu. S’ajoutent les expositions Food au MuCEM en 2015 ou Arts & Foods; Rituals since 1851 curatée par Germano Celant pour la Triennale de Milan... Cette liste vouée à s’étendre cristallise une préoccupation occidentale localisée en Europe dans le sillage des mutations mondiales issues de l’industrialisation et des perspectives de pénuries alimentaires sur la planète : subvenir aux besoins d’une population estimée à 9.7 milliards d’habitants en 2050 (étude INED) est devenue une problématique majeure du XXIe siècle.

L’aliment se fait arty

La porosité des frontières de l’art contemporain – soulignée par l’exposition Le bord des mondes au Palais de Tokyo en 2015 – approfondit le débat sur la place de la haute gastronomie au sein de Beaux-Arts, ces chemins transversaux interrogeant la culture du présent. La relation entre création artistique et création culinaire se fait plus intime et les collaborations se multiplient autant sur les vecteurs de la réflexion que de « l’expérientiel » :
- en 2007, la documenta de Kassel invite le chef Ferran Adria et place sa cuisine moléculaire sur le champ de l’œuvre; la figure du chef-cuisinier se retrouve de fait légitimée au côté d’artistes plasticiens. Dans l’exposition Cookbook conçue par Nicolas Bourriaud, l’art et le processus culinaire présentée à l’École des Beaux-Arts de Paris engage un dialogue entre une vingtaine de grands chefs, dont René Redzepi, Antoni Aduriz, Michel Bras... et une dizaine d’artistes contemporains.
- en parallèle, des manifestations arty ou événementielles se succèdent. On peut citer entre autres le chef-patissier du Shangri-La Hotel François Perret qui réinterprète les formes et couleurs des œuvres de Velazquez en substituant la nourriture à la peinture ou la collaboration entre le graffeur Tank et le chef Akrame Benallal...

L’aliment en cuisine, une alchimie au cœur de la création

Olafur Eliasson intègre le culinaire comme composante indissociable du processus créatif. Son livre Studio Olafur Eliasson : En cuisine publié aux éditions Phaïdon en 2016 fait office de manifeste. L’espace de la cuisine est envisagé comme un laboratoire d’idées. Au cœur de son studio, elle est un point de rencontre, un vecteur de lien social où se réunissent les quelque 90 personnes qui y travaillent et les invités occasionnels. Artisans, historiens, architectes, designers… et Lauren Maurer, le chef-cuisinier en charge d’entretenir et favoriser cet écosystème de la création, d’alimenter corps et esprits. Studio Olafur Eliasson : En cuisine témoigne d’une autre conception de la gastronomie qui dépasse la sensation et l’expérience pour s’attacher à la construction de la pensée par la réflexion du ventre; tout cela en contrechamp de la culture du prêt-à-manger, le rituel du repas étant approché sous l’angle traditionnel, participatif et collaboratif, croisant des considérations contemporaines telles que le bio et le geste éco-responsable.

Vincent Kozsilovics
Publié le 16/12/2015
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Déjeuner au Studio Olafur Eliasson © Maria del Pilar García Ayensa © Studio Olafur Eliasson Claes Oldenburg, Floor Burger, 1962 © DR Roy Lichtenstein, Sandwich and Soda, 1964 © DR Andy Warhol, Campbell's Soup Cans, 1962 © Andy Warhol Foundation / ARS, NY / TM Licensed by Campbell's Soup Co. All rights reserved Andy Warhol, The Last Supper, 1986 © Andy Warhol Foundation United Brothers, Does this soup taste ambivalent, 2014 © Photo courtesy of Green Tea Gallery Joseph Beuys, Fat Chair, 1964-1985 © DACS 2015 Daniel Spoerri, Restaurant de la City Galerie, Zurich 1965 © DR Vue partielle de l’exposition 'From red to red', Le BOX, fonds M-ARCO, Marseille, 2015 © Photo Denis Prisset Michel Blazy / Exposition Post Patman au Palais de Tokyo / Courtesy Palais de Tokyo © Marc Domage David Altmejd, Figure with Cantaloupe Shoulders, 2013 © David Altmejd Courtesy Galerie Xavier Hufkens Laurent Grasso, Nomiya, 2009-2011 © Courtesy Galerie Perrotin Le cuisinier catalan Ferran Adria devant l'affiche de la Documenta d'art de Kassel (Allemagne) © AFP LLUIS GENE Une toile de Velazquez transformée en dessert au Shangri-La Hôtel à Paris © DR Arman, Accumulation de casseroles, 1999 © ADAGP, Paris 2014/photo Caroline Faiola. Collection Faiola, Paris Gilles Barbier, Le Festin, 2013 © Collection privée/Galerie Vallois, Paris Michel Blazy, Lasagne al forno, 2012 © ADAGP, Paris 2014/Photo Fabrice Gousset/Courtesy l'artiste et Art:Concept, Paris Serge Clément et Marina Kamena, Lichtenstein, 2013 © 2014 S.Clément & M. Kamena/Courtesy Marianne et Pierre Nahon. Galerie Beaubourg, Paris Erró, Foodscape, 1964 © ADAGP, Paris 2014/Palazzo Grassi/photo ORCH orsenigo_chemollo/Pinault Collection Subodh Gupta, Spooning, 2009 © S.Gupta/Photo Mike Bruce/Pinault Collection/Courtesy l'artiste et Hauser & Wirth Martin Bruneau, Repas, fond blanc, 2010 © 2014 M. Bruneau/Courtesy Galerie Isabelle Gounod, Paris Andres Serrano, Black Supper, 1991 © A. Serrano/(Vue d'exposition, Passage du temps, Lille, 16 octobre 2007 au 1 janvier 2008, photo M. Dufour) / Pinault Collection Léonard de Vinci, La Cène, 1494-1498 © DR Édouard Manet - Le Déjeuner sur l'herbe, 1863 © DR Giuseppe Arcimboldo, L'Été, 1573 © DR Rembrandt, Le boeuf écorché, 1655 © DR Paul Cézanne, Nature morte aux pommes et aux oranges (1895-1900) © DR

Déjeuner au Studio Olafur Eliasson
© Maria del Pilar García Ayensa © Studio Olafur Eliasson

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