Analyse à décoder

Une œuvre - Une marque #1: Raymond Hains, Renault Captur, la performance

Analyse à décoderArt & entreprise | Il y a peu de rapport entre une sculpture de boîte d’allumettes entamée et surdimensionnée du Nouveau Réaliste Raymond Hains (Saffa et Seita, à partir de 1964), et les formes élancées du félin fondant sur sa proie de la Renault Captur (2014), dernier « crossover » de la marque, au succès commercial inattendu mais peut-être précisément calibré.

Renault Captur (à gauche) & Raymond Hains, Seita à droite), 1926-2005 (France) © DR
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Renault Captur (à gauche) & Raymond Hains, Seita à droite), 1926-2005 (France)
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50 ans, peu de rapport mais cependant une idée commune, du Vivre non pour hier, non pour demain, mais rapporté à l’instant présent. Couplée à une idée de transformation, au cœur du vécu, calé entre déjà-passé et à-venir. Les images du feu et du félin en sont les métaphores, qui rapportent le Vivre à l’instant.

L’instant, le Temps

La temporalité fait œuvre chez Raymond Hains jusque dans son rapport au mot : Affiches, Palissades, écritures bleues... L’affiche, reliquaire au vif du temps, c’est aussi l’allumette brûlée : l’instant passé, reste une sculpture qui comme un bon vin s’affine. La marque a d’autres enjeux, plus prosaïques. Fabrique d’objets, donc fabrique de réel, c’est-dire fabrique à rêves, aussi, elle hume l’air qui passe.

Le temps est une chimère et certains astrophysiciens pensent qu’il n’existe pas, que son concept sort tout simplement du champ scientifique de la physique. De même cette idée de transformation au cœur du vécu ne peut être saisie qu’au-delà de la temporalité classique. Par exemple, articulée à une dimension narrative, de récit de vie en devenir. Avec le Schéma Narratif, la sémiotique en donne l’articulation sous la forme d’une suite logique, déconnectée de la dimension temporelle. On peut le synthétiser comme suit : une Compétence (l’expression d’une appétence au faire ou à l’être) ouvre sur une Performance (l’expression d’une transformation), laquelle introduit à une Sanction dite Glorifiante (l’expression d’un point de vue sur l’action réalisée). Avec la Captur, Renault manifeste la Performance du point de vue d’aimantation de la Compétence, du point de vue de l’expression d’une appétence au faire et à l’être. Avec ses allumettes comme avec les affiches, Raymond Hains la manifeste du point de vue symétriquement inverse : la Performance y est donnée à apprécier du point de vue d’aimantation de la Sanction Glorifiante, d’un point de vue sur l’action réalisée.

La performance sémiotique

Plus loin, remarquons que l’univers automobile en vis-à-vis du monde des objets, la Performance artistique en vis-à-vis de l’art, représentent chacun un point d’acmé. L’un comme l’autre font de la performance sémiotique leur attracteur.
Raymond Hains, par-delà son œuvre, brouille les cartes. L’artiste a fait de ses errances, de ses voyages, de ses conversations, de sa vie une longue performance sémiotique. Ou bien de ses écritures, lorsqu’il réécrivait patiemment à l’encre bleue tout ou fragment du texte lu à même la marge des livres qu’il appréciait.
Une œuvre est-elle forcément d’art ? demandait déjà Marcel Duchamp. Qu’est-ce qui fait que cette question a conservé toute son actualité ? À quel degré moins de fusion que de raffinage en performance sémiotique une œuvre ne fait-elle plus art et rattrape-t’elle la vie ? L’œuvre a ceci de commun avec l’automobile qu’elle est (qu’elle reste) un objet : une instance de médiation entre l’être et le monde. Une œuvre n’est pas forcément d’art lorsque s’effaçant elle remet l’être et le monde l’un dans l’autre.

La performance artistique

La Performance sémiotique a peu, et beaucoup, à voir avec la pratique de la Performance artistique, aux modes opératoires extrêmement divers. Mais l’une et l’autre ont un point commun, à nouveau lié à l’univers automobile.
La marque BMW a récemment ouvert à Londres, en partenariat avec la Tate Modern, un lieu spécifiquement dédié à la Performance artistique. Il est à noter que BMW rejoue ici son ADN, concrètement voué, de la marque aux véhicules, de l’emblème au design intérieur et extérieur, au déploiement en Schéma Narratif d’un récit de vie en devenir à dimension sociétale. Très investie dans le monde de l’art, la marque est d’ailleurs le « sponsor » de l’exposition de l’anti-Raymond Hains Jeff Koons au Centre Pompidou.

Ecosystème autosuffisant

On trouvera peut-être futile de rapprocher ainsi un produit de consommation d’un objet d’art. Ce sont là deux imaginaires aux antipodes qui mettent en jeu deux modalités radicalement opposées d’être au monde. Remarquons que l’objet dit de consommation donne généralement à vivre la Performance sémiotique du point de vue d’aimantation de la Compétence, du point de vue de cette expression d’une appétence au faire et à l’être. De même l’objet art la donne généralement à vivre du point de vue symétriquement inverse : la Performance sémiotique y est donnée à apprécier du point de vue d’aimantation de la Sanction dite Glorifiante, d’un point de vue sur le Vivre réalisé. Le premier confère à une certaine forme d’horizontalité, le second à une certaine forme de verticalité. Le prosaïque s’oppose à l’aura. Pourtant, l’un et l’autre relèvent d’un système qui leur est commun, « écosystème » autosuffisant, de construction et de mise en ordre du contemporain. Avec l’objet de consommation le prosaïque s’accorde à l’immanent, avec l’objet d’art l’aura s’accorde au transcendant. En prise l’un de l’autre. Avec, émanant de l’un comme de l’autre, cette transparence quasiment irréfutable au réel.
On connait cette fameuse proposition de Robert Filliou, L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art. L’œuvre-vie de Raymond Hains n’a de cesse de sembler vouloir disparaître en tant qu’effet de verticalité au profit d’une simple qualité vibratile en performance. Par là, Raymond Hains moraliste nous parle aussi de la place anthropologique de l’art et de l’artiste.

Dominique de Varine
Publié le 27/11/2014
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Renault Captur (à gauche) & Raymond Hains, Seita à droite), 1926-2005 (France) © DR Erwin Wurm, Fat Car, 2001 © Osterreichischer Skulpturenpark Cesar, Compression ’Ricard’ (Compression), 1962 © Adam Rzepka - Centre Pompidou, MNAM-CCI (diffusion RMN) / © Adagp, Paris

Renault Captur (à gauche) & Raymond Hains, Seita à droite), 1926-2005 (France)
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