Analyse à décoder

Impossible n'est pas mécène

Analyse à décoderArt contemporain | La biennale de Venise est devenue un échiquier stratégique où se tracent les grandes tendances de création et de marché à venir. Lors de l’édition 2013 versus fondations privées, deux expositions se détachent par leur caractère exceptionnel et budget hors ligne : la Fondation Prada réactive « Live in Your Head, When Attitudes Become Form » conçue en 1969 par Harald Szeemann tandis que la Fondation Pinault fait resurgir l’imaginaire fabuleux de la Mitteleuropa avec une monumentale installation de Rudolf Stingel dans l’ensemble du Palazzo Grassi. Deux mécènes venus du luxe, deux voix devenues prépondérantes dans l’art, deux visions en miroir inversé.

Vues de l’installation When Attitudes Become Form: Bern 1969/Venice 2013, Germano Celant en dialogue avec Thomas Demand et Rem Koolhaas, Fondation Prada, Ca’Corner della Re © Fondation Prada
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Vues de l’installation When Attitudes Become Form: Bern 1969/Venice 2013, Germano Celant en dialogue avec Thomas Demand et Rem Koolhaas, Fondation Prada, Ca’Corner della Re
© Fondation Prada

L’action mécène : l’art et l’exceptionnel en résonance avec le luxe

L’art contemporain est devenu un des outils avérés de stratégie dans l’économie du luxe. Par sa proximité avec le monde des arts ou sa sensibilité artistique, un dirigeant doit se faire visionnaire, distiller son aura par sa capacité à faire rêver et faire naître des projets ou visions d’artistes hors du commun.
Dès 1995, en pionniers, Miuccia Prada et Patrizio Bertelli transforment en fondation un espace d’exposition déjà dédié à l’art contemporain PradaMilanoArte depuis 1993. S’alliant le curateur historique de l’Arte Povera Germano Celant comme directeur artistique, la Fondation Prada s’affirme indépendante du groupe familial éponyme, et dirige son action vers l’art, la philosophie et le cinéma sans utilisation des artistes dans l’activité de l’entreprise.
François Pinault construit sa collection depuis vingt ans à l’image de la réussite de son groupe qui porte sur « les marchés les plus porteurs, au travers des marques puissantes et reconnues » ; il développe dans les deux lieux de sa fondation à Venise un programme d’exposition thématique à partir de sa collection et une stratégie d’expositions hors les murs réalisées par son équipe de curateurs ( » A triple tour » , Conciergerie de Paris pendant la FIAC 2913..).
A l’inverse de LVMH qui fait collaborer les artistes à la marque (Murakami, Kusama, Buren), Muiccia Prada et Francois Pinault font résonner le nom de leur groupe uniquement par leur action de mécénat et leur soutient à la culture. A l’instar des grands mécènes de la Renaissance, chacun des trois s’associe le nom d’un grand architecte contemporain pour la réalisation de leur fondation : Fondation Pinault et Tadeo Ando, Fondation LVMH et Frank Gehry, Fondation Prada et Rem Koolhaas.

La pureté des processus artistiques mis à l’honneur par la Fondation Prada

Live in your Head - When Attitudes become Form conçue par Harald Szeemann pour la Kunsthalle de Berne en 1969 cristallise dix années d’innovations et d’expérimentations fertiles traversant tous les mouvements d’avant-garde Pop Art, Conceptuel et Minimal, Fluxus, Land art, Arte Povera mettant en avant les processus, l’improvisation, l’inachevé. Cette exposition, décriée ou passée inaperçue à son époque est restée emblématique creusant dans l’histoire de l’art ce qui fait l’essence même de l’art : la mise à nu du processus de création.
Miuccia Prada fomente la folle idée de reconstituer aujourd’hui cette exposition dans un palais vénitien du XVIIIème, une « mission impossible » en trois enjeux : 1°ressusciter et réexaminer le contexte d’époque et les avancées de ces jeunes révolutionnaires, un âge d’or en voie de disparition, sans fétichisme ni nostalgie ; 2° greffer les époques en transférant l’espace/temps Berne 69 dans l’espace/temps Venise 2013 selon la ligne définie par Germano Celant : exposer l’exposition comme un ready-made en la renommant When Attitudes Become Form : Bern 69- Venice 2013; 3°Incruster la reconstitution de l’exposition de Berne dans un palais vénitien à l’esprit baroque, un chantier quasi pharaonique mené par l’architecte Rem Koolhaas et l’artiste Thomas Demand dont le travail est de créer des décors échelle 1 à partir du visuel d’un lieu réel.
La fondation Prada s’affiche en promoteur d’un vaste chantier archéologique pour retrouver la valeur et la richesse des recherches artistiques englouties dans le vertige du marché global et affirme une vocation scientifique que n’ont plus certains musées et institutions devenus des filiales du marché.

L’émotion mémorielle sublimée par Rudolph Stingel au Palazzo Grassi

L’artiste italien Rudolph Stingel explore la notion passage, de l’abstraction au figuratif, du monochrome au décoratif, du tableau à l’environnement spatial, de l’espace au décor, drainant avec virtuosité les questions de rémanence, de perception sur le fil de l’émotion... Côté marché, ses prix montent en flèche à la suite de sa rétrospective au Whitney Museum en 2007 tandis que Francois Pinault soutient et entretient depuis l’ouverture de sa fondation en 2006 un rapport intime de mécène à artiste. Carte blanche pour investir le Palazzo Grassi dans son ensemble : une première, un projet d’exception mettant en jeu une logistique sans limite. Le lieu est entièrement capitonné d’une moquette reproduisant les motifs architecturaux et unidimensionnel des tapis orientaux, ceux là même qui recouvraient les murs et le divan chez Freud. Les motifs ont été travaillés par ordinateur jusqu’à la pixélisation de chaque particule de laine générant trouble et étrangeté. Rudolph Stingel réalise une œuvre d’art totale (en hommage à l’artiste autrichien Franz West, récemment disparu) où le visiteur vit l’expérience de l’introspection conditionnée par cet environnement de sons assourdis, peintures monochromes argentées et peintures figuratives noir et blanc, générant des émotions mémorielles.
Immersion dans l’imaginaire fabuleux de la Mitteleuropa, de Freud et des origines de la psychanalyse.

Nina Rodrigues-Ely
Publié le 26/04/2013
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Vues de l’installation When Attitudes Become Form: Bern 1969/Venice 2013, Germano Celant en dialogue avec Thomas Demand et Rem Koolhaas, Fondation Prada, Ca’Corner della Re © Fondation Prada Vues de l’installation When Attitudes Become Form: Bern 1969/Venice 2013, Germano Celant en dialogue avec Thomas Demand et Rem Koolhaas © Fondation Prada, Ca’ Corner della Regina, Venise Vues de l’installation When Attitudes Become Form: Bern 1969/Venice 2013, Germano Celant en dialogue avec Thomas Demand et Rem Koolhaas © Fondation Prada, Ca’ Corner della Regina, Venise

Vues de l’installation When Attitudes Become Form: Bern 1969/Venice 2013, Germano Celant en dialogue avec Thomas Demand et Rem Koolhaas, Fondation Prada, Ca’Corner della Re
© Fondation Prada

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