Analyse à décoder

Cas de collectionneur: Leïla Voight

Analyse à décoderArt contemporain | Leïla Voight est l’héritière d’une lignée de collectionneurs mécènes au cœur de l’aventure de l’art au XXème siècle. Elle sillonne le monde et collectionne par nature, tissant des liens privilégiés et d’amitié avec les artistes, animée par la nécessité vitale d’être au service de l’art d’aujourd’hui. Décodage d’une attitude hors codes.

Leïla Voight,  Giardino dei Tarocchi, Niki de Saint Phalle, Garavicchio-Capalbio (GR) Italy / Copyright A3-art © DR
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Leïla Voight, Giardino dei Tarocchi, Niki de Saint Phalle, Garavicchio-Capalbio (GR) Italy / Copyright A3-art
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L’art, une histoire de famille

Des grands-parents, aventuriers du nouveau monde

Leïla Voight est imprégnée dune histoire familiale qui dessine de génération en génération des personnages quasi romanesques expérimentant, explorant, inventant, vivant en étroite intimité avec le milieu artistique de leur temps. Elle grandit en partie élevée par ses grands-parents Claire Voight et René Batigne dans des maisons ouvertes aux amis artistes où les « odeurs de cuisine se mêlaient aux odeurs de peinture et de colle ». Claire Voight est une aventurière du nouveau monde. Issue de l’Amérique profonde, illettrée devenue érudite, elle insuffle à sa petite fille la force de « tous les possibles ». Sa vie bascula quand elle fit fortune en inventant un système de sous-titrage de l’image qu’elle céda à la RKO pour le cinéma. Son second mari René Batigne, un français explorateur de gisement pétrolier, l’emmène au cœur bouillonnant du Paris des années vingt-trente réinventé par les peintres exilés, Picasso, Brauner, Kikoïne, Rivera Ozenfant, Matisse sont aussi des familiers du couple comme Saint-Exupéry, André Malraux, Louise et Mapie de Vilmorin et les « cinq Paul » (Valéry, Claudel, Morand, Reverdy, Landowski). Dans le salon intellectuel que Claire Voight créé en 1925 règne l’esprit d’un monde sans clivage où artistes et écrivains se côtoient, cherchent ensemble de nouvelles structures de pensée.

Un père dans l’action de l’expérimentation

Robert J. Godet, s’il disparaît prématurément dans un accident d’avion au-dessus du Tibet en 1960, laisse à sa fille l’empreinte d’un esprit libre. Disciple de Gurdjieff, ce jeune spécialiste de judo et de philosophie ésotérique mène une activité d’éditeur, Artaud, Michaux, Picasso. Il appartient à l’effervescence d’après-guerre, à cette culture du « nouveau » ; le sentiment que le monde se reconstruira dans le champ de nouvelles expérimentations. Ses amis sont une bande de jeunes farfelus utopistes comme Pierre Lazarref, Jean-François Revel ou Jacques Soustelles l’étaient à lépoque de leur jeunesse. En profonde connivence avec Yves Klein, Robert J. Godet est complice des premières expériences que son ami réalise chez lui au 9 de la rue Le Regrattier, les Pinceaux vivants (1957) et les premiers Feu (1958). Il voit donc naître sur le vif tout ce qui fondera par la suite le mouvement du Nouveau Réalisme. En même temps, dans l’aventure de ses longs voyages, il se lie avec le jeune Dalaï Lama et participera à l’organisation de sa fuite de Chine en 1959 avec l’aide de Pierre de Grèce
L’imaginaire de Leila Voight se construit dans ce creuset, sans oublier le rôle de sa mère, Marguerite Batigne, inspiratrice proche de ces artistes des temps nouveaux vivant l’atelier comme un espace ouvert à l’art total, une nouvelle réalité du monde.

Collectionner et régénérer l’historique familial

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Collectionner pour Leila Voight est un peu comme le sang qui coule dans ses veines, une manière de régénérer l’historique familial, l’empêcher de se coaguler dans le passé. L’œuvre représente à ses yeux une part de vie plus qu’une signature. Chez elle, tous les proches « d’avant » sont toujours présents, Prinner, Rivera, Ozenfant. Ils voisinent sans hiérarchie avec la génération suivante, Klein, Hains, Villeglé, Deschamp, Raynaud, Soulage, Nikki de Saint Phalle... Mais aussi avec l’actuelle,Tony Oursler, Gabriel Orosco, Emmanuel Régent, Miguel Chevalier, ou de jeunes inconnus...
L’argent à ses yeux n’a pas valeur de pouvoir car la connivence avec les artistes lui inspire d’autres richesses, l’extra-sensibilité et l’anticipation. S’il lui permet « la liberté d’être à toute heure en présence d’une œuvre que l’on aime », il n’est pas qu’une condition nécessaire pour acheter de l’Art. Par culture familiale, elle adopte tour à tour, les conciliant naturellement, l’achat, la commande privée, le mécénat, le don ou l’échange; elle acquiert, ne revend jamais. Mécène de Raymond Hains, elle l’héberge au sein de sa famille pendant près de quinze ans, l’artiste dans son errance poétique n’envisageait pas d’avoir d’autre maison. D’une autre manière entreprend-elle de financer seule l’achat dune œuvre de ORLAN pour en faire don au musée Kunst Palast de Düsseldorf en 2006 dans le cadre de son action pour la reconnaissance des artistes français à l’étranger.

Un savoir-faire au service des artistes

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En regard d’une nouvelle génération de collectionneurs en France qui s’engagent personnellement dans des actions de mécénat ou d’utilité publique, Leïla Voight est habitée, quant à elle, par l’idée d’initier des projets d’artiste, les voir naître sur le vif. Elle forge son expérience et son savoir-faire de 1980 à 1991 en participant à l’éclosion de trois réalisations éphémères de Christo et Jeanne-Claude, Surrounded Island à Miami, le Pont Neuf à Paris et The umbrellas à Ibaraki au Japon. Circulant aujourd’hui dans le monde de l’art international, particulièrement dans ses trois pays de prédilection que sont la France, les Etats-Unis et le Mexique, résolument cosmopolite, elle pense et organise un festival international d’art contemporain au cœur des Alpilles; le festival APART invite des artistes de tous horizons à investir des sites connus ou inexplorés de cette région, fédérant communes, domaines privés, entreprises. Là encore, on retrouve la force de l’antécédent familial quand on sait que sa grand-mère - le couple vivait alors au château de Vallauris - avait relancé tout juste après la guerre l’âge d’or du village, instituant le Festival de la céramique, instigatrice des premières résidences d’artistes et collaborations avec les potiers, y impliquant des personnalités comme Malraux, Cocteau, Brauner... Leïla Voight porte en elle une mémoire vive de temps festifs inoubliables, Picasso scénographiant chaque année de ses immenses peintures les rues du village, les courses de taureaux, la foule où se mêlaient très naturellement de grandes vedettes, Zaza Gabor, Rita Hayworth, Ava Gardner... Ou encore les péripéties de la réalisation et de l’installation de La guerre et la paix, une œuvre monumentale du maître espagnol que Claire Voight lui commanda pour l’ancienne chapelle du château devenu le musée Picasso de Vallauris.

En ligne directe avec l’esprit de sa grand-mère dont elle décide de prendre le nom après son divorce, Leïla Voight avance dans le monde de l’art tissant un réseau actif qu’elle met au service des artistes.

Nina Rodrigues-Ely
Publié le 30/05/2011
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Leïla Voight,  Giardino dei Tarocchi, Niki de Saint Phalle, Garavicchio-Capalbio (GR) Italy / Copyright A3-art © DR Sans titre © DR Prinner - Lampe torche, 1961, céramique du Tapis Vert, Vallauris © Philippe Sébirot Sans titre © DR Sans titre © DR Sans titre © DR Sans titre © DR Samuel Rousseau - Parquet, 2006 © Philippe Sébirot

Leïla Voight, Giardino dei Tarocchi, Niki de Saint Phalle, Garavicchio-Capalbio (GR) Italy / Copyright A3-art
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